LE COSTUME GONFLABLE

Comment l’Orient a fabriqué ses Supermans en baudruche — et pourquoi la note arrive toujours chez les peuples
ÉPISODE I
Le piège de l’été 1990 : de Koweït City à Syrte, la fabrique des héros jetables
Hier, 20 octobre, cela faisait quinze ans. Quinze ans que les images ont fait le tour du monde : un homme hagard, ensanglanté, traîné dans la poussière de Syrte, et une foule de téléphones portables brandis comme des trophées. Quinze ans que Mouammar Kadhafi est mort, et quinze ans que la Libye cherche encore l’État qu’on lui avait promis à sa place. Je n’ai pas voulu laisser passer cette date sans écrire. Parce que derrière la mort d’un homme, il y a une mécanique. Et cette mécanique, mon cher lecteur, n’a jamais cessé de tourner.
Pour la comprendre, il faut remonter à un été. Pas n’importe lequel : l’été 1990.
Le 25 juillet 1990, ou l’art de ne rien dire
Le 25 juillet 1990, à Bagdad, Saddam Hussein reçoit l’ambassadrice des États-Unis, April Glaspie. Ses troupes sont massées à la frontière du Koweït. Le monde entier le voit. Et que lui répond-on, en substance ? Que Washington n’a pas d’opinion sur les conflits entre Arabes, comme son différend frontalier avec le Koweït. Huit jours plus tard, le 2 août, les chars irakiens entrent à Koweït City.
Washington a toujours juré qu’il ne s’agissait pas d’un feu vert. Soit. Mais posons la question autrement : quand un homme armé vous demande s’il peut entrer chez le voisin, et que le gardien de l’immeuble répond qu’il n’a pas d’avis, est-ce de la neutralité… ou une invitation ? Je laisse chacun en juger. Ce que l’histoire, elle, a jugé, c’est la suite.
Car la suite est limpide. En quelques mois, Tempête du Désert. Et au lendemain de la « libération », des bases militaires qui s’installent, des accords de défense qui se signent, des contrats d’armement qui pleuvent comme jamais dans l’histoire de la région. Le pompier était arrivé. Et le pompier, curieusement, n’est jamais reparti.
« Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. » En 1990, le monde regardait les chars de Saddam. Il aurait fallu regarder ceux qui allaient rester.
La grenouille, le bœuf et le costume gonflable
Il y a chez La Fontaine une fable que tout écolier marocain a récitée : La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Bœuf. Elle s’étend, elle s’enfle, elle se travaille… et elle crève. Jamais fable n’a mieux raconté la politique arabe des quarante dernières années.
Car voilà le génie de la mécanique : on ne colonise plus avec des drapeaux, oncolonise avec des costumes. On offre à certains présidents, à certains princes, un magnifique costume gonflable de Superman : des avions dernier cri qu’ils ne savent pas entretenir, des radars qu’ils ne contrôlent pas, des tapis rouges à Washington, des sommets photographiés sous tous les angles. Et on leur laisse croire — le temps qu’il faut — que ces muscles sont les leurs.
Puis, un jour, quelqu’un tire sur la valve. Et le héros découvre, devant son peuple, qu’il n’était qu’une baudruche. Saddam l’a appris en 1991, puis en 2003.
D’autres l’apprendront demain. Celui qui loue ses muscles ne possède pas ses bras.
« Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. » — La Fontaine, Le Corbeau et le Renard. Le fromage, dans notre région, s’appelle pétrole, gaz, détroits et fonds souverains.
Le cimetière des chefs : la nature pour les uns, la corde pour les autres
Regardez la galerie. Elle est édifiante, et elle se divise en deux salles.
Dans la première salle, ceux qu’on a laissés partir selon la règle de la nature ou de l’exil. Ben Ali, chassé de Tunis en janvier 2011, mort en exil en Arabie saoudite. Moubarak, poussé vers la sortie un mois plus tard, jugé, puis éteint en 2020 dans l’indifférence. Bouteflika, sorti par la rue en 2019, mort deux ans après. Ceux-là, on les a destitués : on a dégonflé le costume, plié, rangé au placard.
Dans la seconde salle, ceux qu’on a voulu effacer. Saddam Hussein, ancien allié précieux contre l’Iran dans les années 80, devenu « menace pour l’humanité » au nom d’armes de destruction massive que personne n’a jamais trouvées.
Capturé en décembre 2003, pendu le 30 décembre 2006, au matin de l’Aïd el- Kébir. Fallait-il vraiment choisir ce jour-là ? Le symbole n’a échappé à aucun musulman. Ali Abdallah Saleh, au Yémen, tué en 2017 par ceux avec qui il avait cru pouvoir jouer. Et Kadhafi, à Syrte, le 20 octobre 2011, après qu’une frappe de l’OTAN a stoppé son convoi.
Et voici le détail qui devrait empêcher de dormir tous les dirigeants du Sud : en 2003, Kadhafi avait renoncé de lui-même à ses programmes d’armes non conventionnelles. Il avait rouvert ses portes, serré des mains occidentales, accueilli des chefs d’État sous sa tente. Huit ans plus tard, il était mort. Quelle leçon croyez-vous que le reste du monde en a tirée ? Que désarmer, c’est se livrer. On a fait de la Libye un contre-modèle que d’autres capitales citent encore aujourd’hui pour justifier leur entêtement.
Une formule prêtée à Henry Kissinger court les chancelleries : être l’ennemi de l’Amérique peut être dangereux, mais être son ami peut être fatal. Saddam a connu les deux. Kadhafi aussi.
Kadhafi : on peut tout dire… mais on doit tout dire
Je sais ce qu’on va m’opposer. Et je l’assume. Oui, on peut critiquer Kadhafi. On doit même le faire : il y a eu la répression, les opposants disparus, Lockerbie, les humeurs imprévisibles, l’ingérence chez les voisins — et nous, Marocains, n’avons pas oublié ses positions passées sur notre intégrité territoriale. Je ne fais pas l’hagiographie d’un saint.
Mais je refuse l’amnésie sélective. Car on doit aussi dire que la Libye de 2010 affichait, selon les classements de développement humain des Nations unies, le meilleur niveau du continent africain. Que l’homme avait lancé la Grande Rivière artificielle, l’un des plus grands projets hydrauliques de la planète, pour apporter l’eau du désert aux villes. Qu’il rêvait d’une Afrique unie, d’une monnaie africaine, d’une indépendance financière vis-à-vis des anciennes métropoles. Visionnaire ou utopiste ? Peut-être les deux. Mais un homme avec des principes, qui n’a pas fui, qui est mort sur sa terre. Pour moi, comme pour une large part du peuple libyen qui le dit aujourd’hui à voix basse ou à voix haute, il reste un homme debout.
Et la meilleure preuve, ce n’est pas moi qui la donne. C’est la Libye d’aujourd’hui : deux gouvernements, des milices, des routes migratoires transformées en marchés humains, un pétrole qui coule mais une nation qui saigne. On lui avait promis la démocratie. On lui a livré le chaos. Qui a payé la facture ? Pas ceux qui ont signé les ordres de frappe.
Une jurisprudence, pas une série d’accidents
Mettez bout à bout l’Irak de 1990, l’Irak de 2003, la Libye de 2011, la Syrie, le Yémen. Vous ne verrez pas une suite d’accidents. Vous verrez une jurisprudence. Toujours la même : un prétexte moral, une coalition, une victoire éclair annoncée, puis des années — des décennies — de ruines administrées par d’autres que les peuples concernés.
Thucydide l’avait écrit il y a vingt-cinq siècles : les forts font ce qu’ils peuvent, les faibles subissent ce qu’ils doivent. Rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous. Sauf une chose : aujourd’hui, les faibles ont des fonds souverains de mille milliards, des universités, des diasporas, des ingénieurs. Alors pourquoi subissent-ils encore ?
C’est la question que je poserai dans le second épisode. Car pendant que nous commémorons nos morts d’hier, la région prépare ceux de demain. Le Golfe brûle depuis février. Ormuz est devenu un péage. Et nous, nous regardons. Comme des spectateurs. Longue durée.
ÉPISODE II
Ormuz brûle, et nous applaudissons : les spectateurs sans mémoire
Dans le premier épisode, mon cher lecteur, je vous ai fait visiter le cimetière des chefs. Aujourd’hui, je vous emmène dans la salle d’à côté : celle où l’on prépare les prochains enterrements. Elle a un nom sur la carte. Elle s’appelle le Golfe.
Depuis le 28 février : la facture arrive chez ceux qui ont acheté le costume
Le 28 février 2026, les frappes américaines et israéliennes sur l’Iran ont ouvert une guerre qui n’a toujours pas fini de s’écrire. Le Guide suprême Ali Khamenei y a laissé la vie. Et Téhéran a répondu, non pas seulement vers Israël, mais vers ceux qui hébergent les bases américaines : le Qatar, les Émirats, l’Arabie saoudite, Bahreïn, le Koweït.
Les chiffres donnent le vertige. Entre la fin février et la mi-mai, l’Iran aurait tiré plus de 6 700 drones et missiles sur les six monarchies du Conseil de coopération du Golfe, dont près de la moitié sur les seuls Émirats.
L’Organisation mondiale de la santé parle de plus de quatre millions de déplacés. Le détroit d’Ormuz, par où passe une part vitale du pétrole mondial, a été quasi paralysé, et Téhéran se vante désormais d’y percevoir des droits de passage. Le Liban, une fois encore, a été entraîné dans la guerre des autres.
Relisez maintenant l’épisode I. 1990 : on installe les bases pour « protéger » le Golfe. 2026 : ce sont précisément ces bases qui font du Golfe une cible. Le parapluie est devenu paratonnerre. Et que lit-on, ces dernières semaines, dans la presse américaine ? Que le Pentagone envisage de réduire son empreinte dans le Golfe après la guerre. Autrement dit : on a fait venir l’orage, et l’on pense déjà à replier le parapluie.
Un vieux dicton arabe dit : « J’ai été mangé le jour où le taureau blanc a été mangé. » C’est l’histoire des trois taureaux et du lion. Le lion a d’abord mangé le blanc, avec la bénédiction des deux autres. Puis le rouge. Puis le noir — qui comprit trop tard. Bagdad était le taureau blanc. Tripoli, le rouge. Qui sera le noir ?
Irak, Libye, Tunisie, Iran : ce que les ruines enseignent
L’Irak, berceau de l’écriture et de la loi, vit depuis 2003 sous la tutelle croisée de Washington et de Téhéran, sommé aujourd’hui encore de choisir entre ses milices et les sanctions. La Libye, je vous l’ai dit, est coupée en deux. La Tunisie, pionnière du printemps de 2011, a vu ses espoirs démocratiques se dissoudre dans la crise économique et l’autoritarisme. Le fameux printemps arabe ? Pour beaucoup, il a surtout servi de saison des récoltes à ceux qui n’habitaient pas la région.
Et l’Iran ? Ici, il faut être précis, parce que l’honnêteté est notre seule arme. On n’est pas obligé d’aimer le régime de Téhéran — ses exécutions, ses prisons, ses femmes qu’on fait taire, ses milices qui ont déstabilisé plus d’un pays arabe. Mais on doit reconnaître ce qu’il démontre : un pays sous sanctions depuis quarante ans, privé d’accès aux marchés, qui a su construire sa propre industrie militaire, ses propres ingénieurs, sa propre capacité de nuisance — au point de tenir tête, depuis huit mois, à la première puissance du monde. Ce n’est pas un modèle de société. C’est une leçon d’autonomie. Et cette leçon, nous ne l’avons pas apprise.
Voilà le paradoxe qui devrait faire honte à tout le monde arabe : ceux qui ont le moins ont bâti leurs propres muscles ; ceux qui ont le plus ont acheté des costumes gonflables.
Les imbéciles heureux ont-ils une mémoire ?
Et nous ? Nous, peuples arabes et africains, nous sommes devenus des spectateurs longue durée. Abonnés au premier rang. Nous regardons les missiles traverser le ciel sur nos écrans comme on regarde un match, avec nos commentaires, nos émojis, nos indignations de vingt-quatre heures. Puis nous passons à autre chose. Des imbéciles heureux. Des incapables sans mémoire.
Le Prophète — que la paix soit sur lui — nous avait pourtant prévenus : le croyant ne se fait pas piquer deux fois dans le même trou. Combien de fois avons-nous été piqués ? En 1990. En 2003. En 2011. Et maintenant en 2026. Quatre piqûres, et toujours la main dans le même trou. Est-ce encore de la naïveté ? Ou est-ce devenu un choix ?
On me dira, à la marocaine : « Lli fat mat », ce qui est passé est mort. Non. Ce qui est passé n’est pas mort. Ce qui est passé revient, avec d’autres noms, d’autres drapeaux, les mêmes méthodes. Un peuple qui oublie son passé ne le laisse pas derrière lui : il le retrouve devant lui.
Un proverbe africain l’a dit mieux que tous les traités : tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse glorifieront toujours le chasseur. Et le Maroc dans tout cela ?
Je vis loin du Royaume depuis trente et un ans. J’ai vu, de Paris, de Washington, de Luxembourg, comment l’on parle de nous dans les salons où se décident les cartes. Et je peux vous dire une chose : le Maroc a, jusqu’ici, su éviter le piège du costume gonflable. Il a des alliés, oui — et il les assume. Mais l’amitié n’est pas la vassalité. Le Royaume a toujours tenu à ce que ses alliances servent sa souveraineté, et non l’inverse. C’est ce fil, tenu par trois monarques, qui nous a préservés des ruines qui entourent la région.
Mais attention : être épargné n’est pas être immunisé. Le taureau noir aussi s’est cru épargné. Notre sécurité énergétique dépend des détroits qui brûlent.
Nos jeunes regardent ces guerres sans comprendre qu’elles parlent d’eux. Et notre élite, trop souvent, préfère le confort des costumes importés à la sueur des muscles construits.
Alors que faire ? Pas de grands discours. Trois choses simples, que je livre à votre réflexion.
Premièrement, la mémoire. Enseigner à nos enfants 1990, 2003, 2011 — non pas pour nourrir la haine, mais pour éduquer le discernement. Un peuple qui connaît les pièges ne retombe pas dedans.
Deuxièmement, les muscles. Former nos ingénieurs, nos juristes, nos financiers, nos industriels de la défense et de l’énergie. Un allié qui produit est respecté ; un allié qui achète est facturé.
Troisièmement, le voisinage. Les Marocains le savent : « Dir rassek m3a rrous », mets ta tête parmi les têtes. Un pays arabe seul est une proie ; vingt pays arabes qui se parlent sont un continent. Le jour où le Golfe, le Maghreb et l’Afrique parleront d’une seule voix sur leur énergie, leurs détroits et leurs ressources, il n’y aura plus de place pour les costumes gonflables.
Le dernier mot, au lecteur
Vous avez compris, mon cher lecteur. Je ne vous demande pas de haïr qui que ce soit. Je vous demande de ne plus applaudir. De sortir de la tribune. De regarder la valve, et non le costume. Car la question n’est plus de savoir si l’on dégonflera le prochain Superman. La question est de savoir si nous serons encore là pour le voir — et si, cette fois, nous aurons appris quelque chose.
Alors, dites-moi : dans cette fable, êtes-vous la grenouille, le taureau… ou celui qui, enfin, se souvient ?


