QUAND L’AMOUR PARENTAL EMPÊCHE DE GRANDIR

Il suffit parfois d’un voyage scolaire, d’une colonie de vacances, d’un séjour à l’étranger ou simplement de quelques jours loin de la maison pour révéler une fragilité que l’on ne soupçonnait pas chez certains enfants et adolescents. Maux de ventre, nausées, migraines, fatigue, troubles du sommeil, crises d’angoisse, refus de manger, pleurs, appels répétés aux parents, sentiment d’être incapable de gérer une situation pourtant ordinaire : derrière ces manifestations, il n’y a pas toujours une maladie organique. Il peut y avoir quelque chose de plus profond : une difficulté à s’adapter à un environnement dans lequel l’enfant n’est plus constamment assisté, protégé, anticipé et pris en charge. Dans nos sociétés, et particulièrement dans certaines familles marocaines, l’amour parental s’exprime souvent par une disponibilité permanente. On prépare le cartable, on organise les affaires, on accompagne, on rappelle, on négocie, on intervient, on règle les problèmes avant même qu’ils n’apparaissent. On nourrit parfois l’enfant alors qu’il est capable de manger seul, on range derrière lui, on choisit ses vêtements, on porte ses affaires, on intervient auprès de l’école, on appelle l’enseignant pour une difficulté, on règle un conflit avec un camarade, on surveille ses devoirs, ses activités, ses déplacements et, progressivement, on finit par prendre en charge une partie de sa vie que l’enfant devrait apprendre à gérer lui-même. Le problème n’est évidemment pas l’amour. Le problème est lorsque l’amour devient une assistance permanente et que l’assistance empêche l’apprentissage de l’autonomie. C’est ainsi qu’apparaît le phénomène des « parents hélicoptères » : des parents qui gravitent en permanence autour de leur enfant, surveillent, anticipent, contrôlent et interviennent, souvent avec les meilleures intentions du monde. Ils veulent éviter à leur enfant la frustration, l’échec, la fatigue, l’inconfort, la déception ou même la moindre difficulté. Mais l’enfant privé de difficultés ordinaires est également privé d’un apprentissage essentiel : celui de savoir les affronter. L’adaptation n’est pas innée. Elle se construit. Elle se travaille à travers les petites séparations, les frustrations, les responsabilités, les expériences nouvelles et les situations dans lesquelles l’enfant doit trouver lui-même une solution. Un enfant qui n’a jamais eu à porter son sac aura plus de mal à supporter la fatigue. Celui qui n’a jamais préparé ses affaires pourra paniquer lorsqu’il devra organiser seul une valise. Celui dont les parents ont toujours réglé les conflits risque de ne pas savoir comment réagir face à une incompréhension avec un camarade. Celui qui a toujours été accompagné pour s’endormir peut vivre très difficilement une nuit hors de la maison. Celui à qui l’on a constamment évité l’échec peut ressentir la moindre difficulté comme une catastrophe. C’est là que les symptômes physiques prennent parfois une dimension psychosomatique. Le ventre devient le lieu de l’angoisse. La tête devient douloureuse. Le sommeil se dérègle. L’appétit disparaît. L’enfant dit qu’il est malade, et il peut réellement ressentir des symptômes physiques. Il ne simule pas nécessairement. Son corps exprime une difficulté psychologique : celle de se retrouver face à un environnement nouveau sans les béquilles habituelles de l’assistance parentale. Le voyage scolaire devient alors un révélateur. Il oblige l’enfant à changer de cadre, à vivre avec les autres, à respecter des horaires différents, à gérer ses affaires, à accepter une nourriture différente, à supporter la fatigue, à partager une chambre, à attendre, à négocier, à s’adapter. Il découvre soudain que personne n’est là pour répondre immédiatement à toutes ses demandes. Pour certains, cette expérience est extrêmement anxiogène. Ce qui devrait être une aventure devient une épreuve. Il ne faut pourtant pas confondre une véritable pathologie anxieuse, un trouble de l’adaptation ou une difficulté médicale avec une simple fragilité éducative. Chaque enfant possède son tempérament, son histoire et ses vulnérabilités. Certains auront réellement besoin d’un accompagnement spécifique. Mais lorsque les mêmes difficultés apparaissent systématiquement dès que l’enfant quitte son environnement habituel, il devient nécessaire de regarder aussi du côté de l’éducation à l’autonomie. Car une société ne fabrique pas uniquement des individus compétents par l’instruction. Elle les construit également par l’expérience. Or nous sommes parfois en train de produire des générations d’enfants extrêmement accompagnés mais insuffisamment préparés à l’inconfort de la vie réelle. Ils savent obtenir de l’aide, mais pas toujours demander de l’aide de manière adaptée. Ils savent consommer des services, mais parfois moins bien prendre des initiatives. Ils ont accès à une multitude de ressources, mais peuvent manquer de tolérance à la frustration. Ils peuvent être brillants scolairement, très connectés, très informés et pourtant éprouver des difficultés considérables lorsqu’il faut simplement persévérer dans une tâche difficile, recommencer après un échec ou accepter de ne pas obtenir immédiatement ce qu’ils souhaitent. C’est ici que la notion de responsabilité devient fondamentale. Donner des responsabilités à un enfant ne signifie pas l’abandonner. Cela signifie lui faire confiance. Ranger sa chambre, préparer son sac, gérer une petite somme d’argent, prendre soin de ses affaires, participer aux tâches domestiques, respecter un engagement, organiser son temps, aider un membre de la famille : ces gestes ordinaires sont en réalité de véritables exercices de construction psychologique. Ils développent le sentiment de compétence. L’enfant apprend progressivement : « Je suis capable. Je peux essayer. Je peux échouer. Je peux recommencer. » Cette phrase intérieure est beaucoup plus importante que la réussite immédiate. Elle constitue la base de la persévérance. Une société qui veut préparer sa jeunesse à l’avenir doit donc s’interroger sur ce que signifie réellement protéger un enfant. Protéger, ce n’est pas supprimer tous les obstacles de son chemin. C’est lui donner progressivement les outils pour les franchir. Il existe une différence fondamentale entre accompagner et faire à la place de l’autre. Accompagner, c’est être présent tout en laissant l’enfant agir. Faire à sa place, c’est parfois lui transmettre involontairement le message qu’il n’est pas capable. Et lorsque ce message est répété pendant des années, il peut devenir une croyance intérieure. « Je ne sais pas faire. » « Je ne peux pas. » « J’ai besoin de quelqu’un. » « C’est trop difficile. » « Je ne supporte pas. » Ces représentations peuvent devenir particulièrement problématiques à l’adolescence, puis à l’âge adulte. Car la vie professionnelle ne fonctionne pas comme une cellule familiale hyperprotectrice. L’entreprise impose des contraintes. L’université exige de l’organisation. La vie sociale demande de négocier, de patienter, de s’adapter. Les relations humaines impliquent des frustrations. Les carrières connaissent des échecs, des refus, des changements, des périodes de doute. La réussite ne dépend pas uniquement de l’intelligence ou du diplôme. Elle dépend aussi de la capacité à persévérer lorsque la récompense n’est pas immédiate. Elle dépend de la capacité à supporter une critique sans s’effondrer, à recommencer après un échec, à accepter une période difficile et à continuer à avancer. C’est pourquoi l’hyperassistance peut devenir, dans certains cas, un véritable handicap social. Non pas un handicap au sens médical du terme, mais une limitation acquise dans la capacité à fonctionner de manière autonome dans un environnement collectif. Ces enfants ne sont évidemment pas condamnés. La plasticité psychologique permet d’apprendre à tout âge. Mais plus l’autonomie est retardée, plus son apprentissage peut devenir douloureux. Le petit pourcentage d’adolescents qui, à l’âge adulte, se retrouvent incapables de s’insérer, de maintenir un emploi, de construire un projet ou de supporter les contraintes ordinaires de la vie nous rappelle une réalité : l’autonomie ne se décrète pas à 20 ans. Elle se construit à 5, 8, 12 ou 15 ans, à travers des expériences adaptées à chaque âge. Le paradoxe est donc saisissant : certains parents pensent protéger leur enfant de la souffrance alors qu’ils peuvent, involontairement, lui retirer les expériences qui lui permettront demain de la supporter. Il faut apprendre à laisser l’enfant avoir froid sans immédiatement lui remettre son manteau, être fatigué sans dramatiser, chercher ses affaires, résoudre un petit conflit, attendre, se tromper, recommencer. Il faut accepter qu’il ne soit pas toujours heureux, que tout ne soit pas parfait et qu’il puisse parfois vivre une frustration sans que l’adulte intervienne immédiatement. La frustration n’est pas une violence éducative lorsqu’elle est proportionnée, sécurisée et accompagnée. Elle est une école de la réalité. De même, l’échec n’est pas nécessairement un traumatisme. Lorsqu’il est encadré et transformé en apprentissage, il devient une expérience de résilience. Le véritable enjeu pour les familles marocaines aujourd’hui est donc de passer progressivement d’une culture de la prise en charge à une culture de la responsabilisation. Notre société a longtemps valorisé la protection familiale, la solidarité intergénérationnelle et l’entraide. Ces valeurs sont précieuses et constituent une force du modèle social marocain. Mais solidarité ne doit pas devenir dépendance. Être présent ne signifie pas tout faire. Aimer ne signifie pas empêcher de grandir. Et aider ne signifie pas supprimer toute difficulté. Le défi éducatif contemporain est précisément celui-ci : savoir quand tenir la main et savoir quand la lâcher. L’enfant qui part en voyage scolaire avec son sac préparé seul, qui sait gérer ses affaires, qui accepte de manger autrement, qui peut appeler ses parents mais sait aussi vivre quelques jours sans eux, ne devient pas moins aimé. Il devient plus libre. L’adolescent qui apprend à se débrouiller, à gérer son argent, à respecter un engagement, à affronter une contrariété et à recommencer après un échec construit quelque chose de beaucoup plus précieux qu’un confort immédiat : il construit sa capacité à vivre. La meilleure protection que nous puissions offrir à nos enfants n’est donc peut-être pas de leur éviter les difficultés, mais de leur apprendre qu’ils sont capables de les traverser. Car l’objectif ultime de l’éducation n’est pas de fabriquer des enfants qui ont besoin de leurs parents pour tout. C’est de former des adultes capables de construire leur propre chemin, de contribuer à la société, de prendre des responsabilités et, un jour, de transmettre à leur tour cette confiance à leurs propres enfants.