LE JUDAÏSME MAROCAIN : LE FASTE DES DISCOURS ET LA PARALYSIE INSTITUTIONNELLE

Faiçal Marjani
La communauté juive marocaine ne serait-elle plus, aujourd’hui, qu’un patrimoine dont on célèbre la mémoire, une référence que l’on convoque dans les discours politiques pour parer les textes d’une élégance pluraliste, sans se soucier de donner à cette communauté les moyens institutionnels d’exister, de se représenter et de défendre ses intérêts ?
Depuis 2022, les Hautes Instructions de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, relatives à la réorganisation de la communauté juive marocaine attendent toujours leur traduction effective dans les faits. À ce jour, aucune mise en œuvre tangible n’est venue rendre compte de l’aboutissement de cette entreprise. Le contraste est saisissant entre la place que le judaïsme marocain occupe dans les discours sur l’identité nationale et l’immobilité qui caractérise, dans le même temps, l’organisation de la communauté elle-même.
À cette situation s’ajoute une question que l’on ne saurait indéfiniment éluder : le président actuel de la communauté, confronté au grand âge et à des problèmes de santé qui affectent ses capacités, peut-il encore assumer pleinement la charge de représentation qui lui incombe, suivre les évolutions de la communauté et répondre aux difficultés auxquelles elle est confrontée ? Comment peut-il, dans ces conditions, assurer une représentation effective au sein des institutions constitutionnelles et porter les intérêts de la communauté auprès des instances concernées ? Poser cette question n’a rien d’une attaque personnelle. C’est reconnaître qu’une responsabilité institutionnelle exige des capacités d’action, une présence effective et une aptitude à faire face aux réalités du moment. La dignité due aux personnes ne saurait servir de prétexte à l’immobilisme, pas plus que le respect des fonctions ne saurait dispenser de s’interroger sur les conditions dans lesquelles elles sont exercées.
Il est donc temps de mettre en œuvre les Hautes Instructions Royales et de donner corps aux institutions prévues dans ce cadre : le Conseil national de la communauté juive marocaine, la Commission des Juifs marocains de l’étranger et la Fondation de la religion juive marocaine. Leur création répond à une nécessité qui ne relève ni du cérémonial ni de la seule préservation du patrimoine. Il s’agit de doter la communauté d’une organisation capable d’assumer ses responsabilités, de renouveler sa représentation, de défendre ses intérêts et de répondre aux attentes des Juifs marocains, au Royaume comme à l’étranger.
Il y a, en effet, une contradiction qu’il devient difficile d’ignorer : comment faire de l’héritage juif un élément constitutif de l’identité marocaine tout en laissant la communauté qui le porte privée des structures nécessaires à son fonctionnement ? Comment invoquer le pluralisme comme une singularité du Maroc sans veiller à ce qu’il se traduise dans la vie des institutions ? À force de célébrer le judaïsme marocain comme un héritage, on finit par oublier qu’il ne se réduit ni aux synagogues restaurées, ni aux lieux de mémoire, ni aux références historiques, ni aux formules soigneusement placées dans les discours officiels. Il est aussi une communauté vivante, dont les intérêts appellent une représentation effective et dont les difficultés exigent des réponses.
La communauté juive marocaine ne peut être un sujet de fierté nationale dans les discours et demeurer, dans les faits, une réalité institutionnellement paralysée. L’heure est venue de sortir de cette contradiction, de mettre fin à l’immobilisme et de donner aux Hautes Instructions Royales leur pleine portée. Le pluralisme marocain ne saurait se satisfaire de sa propre célébration : il engage une responsabilité politique et institutionnelle. Tant que les structures annoncées ne seront pas effectivement mises en place, tant que la représentation de la communauté ne sera pas en mesure d’assumer pleinement sa mission, le décalage entre les paroles et les faits restera entier.
Il ne s’agit plus de multiplier les déclarations sur la richesse de la civilisation marocaine, mais de tirer les conséquences institutionnelles de ce que le Royaume affirme défendre. Une communauté ne vit pas de la seule évocation de son passé. Elle a besoin d’institutions, de responsables en mesure d’exercer leurs fonctions et d’une représentation qui ne soit pas seulement formelle. Le judaïsme marocain mérite autre chose qu’une place de choix dans les discours : il mérite que la communauté qui en est l’héritière puisse pleinement exister dans la réalité institutionnelle du pays.


