LE CROCODILE, L’OISEAU ET LE MINISTRE – FABLE POUR CENT QUARANTE OISEAUX QUI NE SE POSERONT PLUS

À ceux de la marche mouillée, et aux mères qui regardent encore la mer.
Regardez-le sortir de l’eau. Il vient de manger. Il se hisse sur la berge, lourd, repu, souverain, et il fait cette chose inouïe : il ouvre la gueule et il ne bouge plus.
Alors ils arrivent. Des petits, des moyens, des oiseaux de rien du tout. Ils se posent entre deux mâchoires capables de broyer un buffle et, tranquillement, ils picorent. Les restes du festin, coincés entre les dents du maître, deviennent leur déjeuner. Pas un battement d’aile nerveux. Pas un regard en arrière.
Hérodote racontait déjà la scène il y a vingt-cinq siècles. Les naturalistes en débattent encore ? Laissez-les débattre. La fable, elle, dit vrai.
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Ce qui retient la mâchoire
Car enfin, qu’est-ce qui retient le crocodile ? Il lui suffirait d’un claquement. Une fraction de seconde, et l’oiseau n’aurait jamais existé. Personne ne viendrait lui demander des comptes. Il est le plus fort, il le sait, tout le fleuve le sait.
Et pourtant il ne ferme pas la gueule.
Ce n’est pas de la bonté. Le crocodile n’est pas un sentimental. C’est de l’intelligence, la plus vieille et la plus rare : celle qui connaît le plafond de ses besoins. Il a mangé, il n’a plus faim, et il sait que sans ces petits êtres l’infection s’installe, la gencive pourrit, et la mâchoire la plus redoutable du fleuve s’éteint à jamais. Sa force dépend de ceux qu’il pourrait anéantir. Alors il range son ego, et il attend.
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Les oiseaux de nos palais
Maintenant, quittons la berge et entrons dans nos palais, nos ministères, nos conseils d’administration.
Combien en ai-je vu, en trente ans, de ces puissants qui n’ont jamais su s’arrêter de mâcher ? Qui avalent l’oiseau avec la proie ? Le conseiller qui ose dire non, le fonctionnaire qui signale la faille, le journaliste qui gratte là où ça fait mal, le petit entrepreneur qui demande seulement qu’on le laisse travailler : ce sont eux, les oiseaux. Ils nettoient. Ils dérangent un peu. Ils sauvent la mâchoire.
Celui qui les dévore se croit fort ce jour-là. Il ne sent rien encore. L’infection est patiente. Elle s’appelle la cour, la flatterie, le dossier qu’on n’ose plus lui montrer, la vérité qui n’arrive plus jusqu’à son bureau. Et un matin, il veut mordre, et il n’y a plus de dents.
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Un siècle de confiance
Il y a plus grave. L’oiseau ne se pose pas par hasard. Il se pose parce que sa mère s’y est posée avant lui, et la mère de sa mère. Cette confiance-là ne se décrète pas. Elle se transmet, de génération en génération, sans contrat ni tribunal. Un seul claquement de mâchoire, et c’est un siècle de confiance qui s’envole. Demandez aux peuples combien de temps il faut pour qu’ils reviennent se poser.
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La marche mouillée
Vous avez compris, mon cher lecteur, où je vous emmène. Et si vous ne l’avez pas compris, c’est que vous n’avez pas voulu regarder la mer cet été.
Car il arrive que les oiseaux s’envolent. Les 30 et 31 juillet derniers, ils se sont jetés à l’eau par dizaines de milliers, à la nage, vers Ceuta. Ils avaient vingt ans, parfois moins. Ils avaient laissé leurs sandales sur le sable, comme on les laisse au seuil d’une mosquée, pour entrer pieds nus dans ce qu’ils prenaient pour l’avenir.
Autour de cent quarante n’ont jamais touché l’autre rive. Cent quarante et un, compte l’ONG Caminando Fronteras, qui prévient que le registre n’est pas clos. Écrivez ce nombre en toutes lettres, lentement. Puis remplacez-le par un prénom. Un seul. Celui de votre fils.
Nos pères ont fait la Marche Verte, le Coran à la main, vers une terre qui les attendait. Leurs petits-fils ont fait la marche mouillée, les mains vides, vers une terre qui ne les attendait pas.
La première a rendu une province au Royaume. La seconde lui a rendu des corps.
Je suis parti du Maroc à vingt-trois ans, et voilà trente et un ans que je le porte de loin. Je sais ce que pèse un départ. Mais je suis parti debout. Eux sont partis à la nage, et on ne quitte pas à la nage un pays auquel on fait confiance. Un oiseau qui se jette à la mer est un oiseau qui ne croit plus à la berge.
Qui a refermé la mâchoire ? Pas un homme, pas un jour. Des années de promesses avalées, de diplômes sans emploi, de portes où l’on ne frappe même plus. La désespérance n’a pas de visage, et c’est bien pour cela que personne n’en répond.
Quelque part, ce soir, une mère met encore une assiette de trop. Elle ne demande pas un ministère. Elle demande une tombe avec un nom dessus.
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Les larmes du crocodile
Les Anciens disaient autre chose encore du crocodile : qu’il pleure en dévorant sa proie. De là nous viennent les larmes de crocodile. La science en sourit : l’œil coule, le cœur n’y est pour rien.
Ce mardi 13 octobre, le roi et la reine d’Espagne se rendront au cimetière musulman de Sidi Embarek, à Ceuta, là où reposent tant de ces enfants de la désespérance, certains sous une pierre sans nom. Peut-être une larme coulera- t-elle. Je ne ferai à personne l’injure de la peser d’avance : un homme devant des tombes a le droit de pleurer, fût-il roi.
Mais une question me brûle, et elle vaut pour les deux rives : où seront les nôtres, ce jour-là ? Lequel de ceux qui ont gouverné ces jeunes ira lire un nom sur une pierre, quand il y a un nom ? Lequel ira dire la Fatiha là où personne n’a su dire pardon ?
Car une larme ne se juge pas à l’œil. Elle se juge au lendemain. Celle qui ouvre une école, un atelier, un emploi, une frontière dont on accepte enfin de parler : celle-là est une larme d’homme. Celle qui sèche avant le dîner officiel, à Madrid comme à Rabat, c’est celle du crocodile.
Et encore : le crocodile, lui, ne pleure que ce qu’il a mangé.
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Les larmes qui coulent en dedans
Il existe d’autres larmes, mon cher lecteur, et je vous dois celles-là, parce que je les vis à l’heure où j’écris. Elles ne coulent pas sur la joue. Elles coulent en dedans, là où personne ne vient les essuyer.
À Rabat, dans l’Agdal, il est une maison que l’on appelle la Clinique des Nations. Fondée en 1999, elle est devenue, au fil des ans, la maison de soins de plusieurs générations de Rbatis : on y a soigné le grand-père, on y soigne le petit-fils. C’est là qu’on a porté mon frère, le jour où sa santé a cédé. Mon frère : plus que ma moitié, mon lien vital, celui sans qui je ne sais plus compter jusqu’à deux.
Et voici ce que je veux que vous reteniez. On l’a pris en charge, on l’a sauvé, avant même de demander s’il avait un chéquier ou un proche. D’abord la vie. Les papiers après. Relisez cette phrase, vous qui savez ce qu’il en coûte, ailleurs, d’arriver sans garantie.
Cet ordre des choses porte un nom : le Professeur Jamal Squali. Je lui rends ici l’hommage que l’on doit aux hommes rares. À son expérience, qui est grande. À son humilité, qui l’est davantage. À son équipe, qui lui ressemble. Leur métier, chaque jour que Dieu fait : retenir les larmes des gens, et les leur rendre en joie de vivre. Voilà le geste noble. Non pas pleurer avec vous : faire en sorte que vous n’ayez pas à pleurer.
Le crocodile épargne l’oiseau parce qu’il en a besoin. Lui sauve d’abord, et ne demande rien. Il est au-dessus de ma fable.
Et merci, du fond du cœur, à mes amis qui ont veillé au confort de mon frère. Ils se reconnaîtront. La pudeur m’interdit de les nommer, l’amitié m’interdit de les taire.
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L’autre côté du trottoir
En face, à l’angle, il y a un café. Il ne désemplit pas, et j’ai fini par comprendre pourquoi. Il y a ceux qui viennent y retenir leurs larmes en regardant le ciel. Il y a ceux qui attendent un heureux événement, le téléphone posé sur la table comme un nouveau-né. Et il y a les stratèges de terrasse, qui refont le gouvernement et le calcul des alliances, jusqu’à ce qu’une élégante passe sur le trottoir : alors la séance est suspendue, les regards votent à l’unanimité, et le débat reprend sur un tout autre sujet.
Que voulez-vous : c’est le Maroc. On y pleure, on y espère et on y bavarde à la même table.
Je revenais de l’autre côté, de la chambre où plus que ma moitié se bat pour vivre, quand une odeur m’a arrêté. Un cigare, de ceux que je préfère. Au bout du cigare, un homme qui m’avait, un jour, jugé à tort. Il s’en est rendu compte depuis, et il a eu l’élégance de ne pas faire semblant. Il s’est levé, m’a salué avec chaleur, m’a fait asseoir quelques secondes, a pris sa part de ma peine.
Reconnaître qu’on s’est trompé sur un homme : encore une larme qu’on empêche de couler.
Puis il m’a parlé d’un lieu. Un lieu qu’il a pensé, bâti, et confié à son fils, avec cette fierté des pères qui ne se vantent pas. Il veut m’y inviter. Allah y barek.
Et là, sur ce trottoir de l’Agdal, tout mon article s’est refermé comme une main.
Voilà un père qui a construit une berge pour que son fils n’ait jamais à se jeter à la mer. Voilà ce qu’il aurait fallu, cent quarante fois. Ce qu’un homme seul fait pour son enfant, qu’est-ce qui empêche un État de le faire pour les siens ?
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Ce qu’il en restera
Chacun aura sa fin, le crocodile comme le ministre. Mais de l’un il restera quelque chose de palpable : un équilibre, une confiance, un fleuve qui tient debout. De l’autre, que restera-t-il ? Cent quarante tombes, et le silence de ceux qui n’y sont pas allés.
Alors je pose la question, et je la pose sans sourire : entre certains de nos hommes politiques et quelques bêtes de la savane, lequel est l’animal stupide ?
Le crocodile, lui, n’a jamais fait d’études. Il a seulement compris qu’on ne dévore pas ceux qui vous font confiance.
Que la terre de Sidi Embarek leur soit légère. Et que la nôtre, enfin, leur ressemble un peu moins.


