LE PÉTROLE VÉNÉZUÉLIEN ET LE DIABLE À COL BLANC

Pendant vingt ans, on nous a expliqué que ce brut-là ne valait rien. Trop lourd, trop soufré, trop cher. Puis, un matin de janvier, on est allé le chercher avec une armée. Cherchez l’erreur. Ou plutôt, cherchez la raison.
Un pétrole « sans valeur » qui valait une opération militaire
Le 3 janvier 2026, le monde s’est réveillé devant une image qu’il croyait réservée au cinéma : un chef d’État en exercice, capturé chez lui avec son épouse, puis emmené à New York. On nous a parlé de drogue, de justice, de démocratie. Quelques heures plus tard, à la tribune, un seul mot revenait avec gourmandise : le pétrole.
Asseyez-vous, mon cher lecteur. Je vous emmène en voyage : de Caracas à Houston, d’Ormuz à la savane, et, pour finir, chez nous. Gardez votre ceinture attachée ; il y aura des turbulences.
Que l’on me comprenne bien. Je ne plaide ici ni pour un homme ni pour un régime : les Vénézuéliens savent mieux que moi ce qu’ils ont enduré. Je plaide pour un principe, plus vieux que toutes les doctrines : la richesse d’un peuple lui appartient, même quand il est mal gouverné. Et je me méfie, par expérience, des vertus soudaines. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage.
Car voici le paradoxe. Le Venezuela dort sur les premières réserves prouvées de la planète, quelque 300 milliards de barils. Et depuis toujours, les experts haussent les épaules : un brut épais comme une mélasse, qu’il faut diluer pour qu’il consente à couler, coûteux à raffiner, vendu au rabais face au brut léger d’Arabie saoudite, de Libye, d’Iran ou à l’Oural russe. Tout cela est exact… pour celui qui n’a pas la bonne cuisine.
Or la bonne cuisine existe. Elle se trouve au Texas et en Louisiane. Les grandes raffineries du golfe du Mexique ont été bâties, il y a des décennies, précisément pour ce brut-là. Ce qui est un fardeau pour le monde entier est, pour elles, un menu du jour. Un os n’est un déchet que pour celui qui n’a pas de dents.
Les chiffres parlent sans accent. En janvier, 284 000 barils vénézuéliens prenaient chaque jour la route des États-Unis. En juillet, ils étaient 786 000. Près de la moitié de la production du pays part désormais vers le nord, et le Venezuela est redevenu le deuxième fournisseur étranger de l’Amérique. La Chine, premier client hier encore, regarde les tankers changer de cap. Sans tirer un coup de feu contre Pékin, on vient de lui retirer une assiette.
Vous commencez à voir, mon cher lecteur, où je veux en venir… Patience. Le meilleur est toujours rangé au fond du tiroir.
L’art de faire oublier
Le plus remarquable, pourtant, n’est pas l’opération. C’est la vitesse de l’oubli.
Fin février, la guerre éclate avec l’Iran. Le détroit d’Ormuz se ferme. Bab el- Mandeb retient son souffle. En Ukraine, les raffineries russes brûlent les unes après les autres, et l’Europe signe des chèques qu’elle n’a plus. Chaque semaine son incendie, chaque incendie sa une. Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt ; mais quand on agite dix doigts à la fois, même le sage finit par loucher. Qui, aujourd’hui, parle encore de Caracas ? Vous-même, cher lecteur, soyez franc : y pensiez-vous encore ce matin ?
Je serai honnête avec vous, car le respect du lecteur commence là : je n’ai pas dans mon tiroir le procès-verbal d’une réunion où tout cela aurait été décidé. La guerre d’Ukraine n’est pas née en 2026, et l’Iran n’a jamais eu besoin qu’on l’invente pour faire parler de lui. Je ne possède pas de plan. Je possède une addition. Et devant une addition, on ne sonde pas les cœurs : on regarde qui paie, et qui encaisse.
« Je ne possède pas de plan. Je possède une addition. »
L’addition, ligne par ligne
Le Golfe, d’abord. Avant la crise, plus de 21 millions de barils franchissaient Ormuz chaque jour. Au deuxième trimestre : moins de 5. Riyad a pu détourner une partie de son brut vers la mer Rouge ; d’autres n’ont pas cette porte de secours. Or un puits qui ne peut pas exporter, c’est un coffre-fort dont on a égaré la clé. Les budgets, les mégaprojets, les promesses faites aux peuples, eux, n’attendent pas. Celui qui ne vend plus emprunte. Et auprès de qui, d’après vous ? On ne prête qu’aux riches — surtout quand on vient de les appauvrir.
Le baril, ensuite. Autour de 62 dollars début janvier. Au-delà de 100 au plus fort de la crise, pendant que les grandes banques promenaient leurs scénarios entre 90 et 120 dollars. Même le calme revenu, il s’installe vers 80. Chaque dollar de plus est un impôt que personne n’a voté : il est payé par le taxi de Casablanca, le boulanger de Lyon, le pêcheur de Dakar. Et par vous, cher lecteur, à la pompe, sans que personne ne vous ait demandé votre avis.
L’Europe. Elle a perdu le gaz russe bon marché, elle finance une guerre à ses portes, elle achète son énergie plus cher de l’autre côté de l’Atlantique, et elle se déchire, communauté contre communauté, sur la manière de payer la note. Ce vieux continent qui a inventé le bon sens semble l’avoir exporté sans en garder de stock.
La Russie voit ses raffineries frappées et ses exportations de produits raffinés reculer. La Chine perd d’un côté ses barils vénézuéliens, de l’autre ses barils du Golfe, et puise dans ses réserves.
Alors la vieille question des juges romains revient d’elle-même : cui bono ? À qui profite le crime ? Un seul pays coche toutes les cases : premier producteur mondial de pétrole, premier exportateur de gaz liquéfié, propriétaire du plus grand parc de raffineries capables d’avaler le brut lourd, et riverain d’un océan où ne croise aucune mine. Hasard ? Peut-être. Mais vous conviendrez que le hasard, cette année, a un passeport.
Les gnous et la rivière
Suivez-moi maintenant dans la savane. Les gnous ne lisent ni les traités ni les éditoriaux. Ils vont là où l’herbe est abondante. Et si, pour atteindre une prairie, il faut traverser une rivière pleine de crocodiles — Ormuz, Bab el-Mandeb — tandis qu’une autre prairie s’offre sans rivière à franchir, nul besoin de berger. Le troupeau choisit seul. Les acheteurs d’Europe et d’ailleurs feront comme les gnous : ils iront vers le baril sans crocodile.
Voilà le diable à col blanc. Certains, la langue qui fourche, disent « vol blanc » — et le lapsus, mon cher lecteur, est parfois le plus honnête des témoins. Il n’a ni cornes ni fourche. Il porte un col immaculé, une cravate rouge — très rouge, très longue, on la reconnaîtrait de dos —, un tableur et un excellent cabinet d’avocats.
Et retournez donc la cravate, je vous prie : la doublure est d’un bleu intense. Ce bleu-là ne se teint pas sur place ; son reflet se trouve ailleurs, bien loin de là, sous un autre ciel. Recto, verso : une seule étoffe, et un seul nœud. Là où va le rouge, le bleu suit ; là où le bleu tire, le rouge se serre. Vous avez compris, mon cher lecteur, ce que je veux dire… Je n’en dirai pas davantage : un bon caricaturiste s’arrête avant la légende.
Il ne pousse pas le troupeau, notre diable : il lui suffit que les crocodiles soient dans les autres rivières. Les y a-t-il mis ? Les a-t-il seulement nourris ? Je laisse à chacun sa réponse. Je constate simplement que c’est lui qui vend l’herbe. Le diable d’autrefois achetait les âmes ; celui-ci, plus moderne, les prend en leasing.
Quand les éléphants se battent, c’est l’herbe qui est piétinée, dit le proverbe africain. L’herbe, c’est nous tous. Et que les stratèges se souviennent de la sagesse de nos mères : « Entrer au hammam n’est pas comme en sortir. » On sait toujours comment on ferme un détroit ; rarement comment on le rouvre. La force qui se sert sans demander fabrique aussi sa propre solitude.
La singularité marocaine : le bracelet invisible
Et le Maroc, dans tout cela ? Fin du voyage, mon cher lecteur : nous voici rentrés à la maison. C’est ici que je vous demande un instant de recul, et un peu de fierté.
En 1956, nous avons retrouvé notre indépendance. Mais soyons adultes : pour bien des nations, l’indépendance d’alors ressemblait à une liberté conditionnelle. On sortait de la cellule, certes, mais avec un bracelet à la cheville : la monnaie, les contrats, les banques, l’expertise, jusqu’à la langue dans laquelle les contrats étaient rédigés. Un bracelet invisible pour les aveugles — et pour ceux qui ne veulent pas voir. Il n’est pire aveugle… vous connaissez la suite.
Feu Sa Majesté Hassan II, que Dieu ait son âme, l’avait compris avant beaucoup. Un pays sous bracelet ne vide pas sa cave. Quand d’autres rêvaient de derricks, il construisait des barrages. Il a gardé le phosphate dans des mains nationales. Et ce que le sous-sol et le large pouvaient receler d’autre, il n’a pas couru le brader à des conditions écrites par d’autres. C’est ma lecture, et je l’assume : ce que certains ont appelé retard, j’appelle patience. Une richesse sortie de terre trop tôt, sous contrat d’autrui, n’enrichit pas un peuple ; elle lui désigne un tuteur. Demandez à Caracas.
Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, a fait de cette patience une stratégie. Depuis vingt-sept ans, maillon après maillon, Il lime le bracelet. Tanger Med, qui a rendu au Royaume la maîtrise de sa porte. Noor, pour que le soleil soit un jour notre pétrole. L’OCP, passé de la roche à l’engrais, qui nourrit des continents. L’automobile, l’aéronautique, l’ouverture atlantique et africaine. Une diplomatie qui parle à Washington, à Pékin, au Golfe, à l’Afrique et à l’Europe sans appartenir à personne — et qui a vu Washington, puis Madrid, puis Paris se ranger derrière le plan marocain pour notre Sahara. Un bracelet ne se scie pas à la télévision. Il se lime, en silence, pendant des années.
Soyons lucides jusqu’au bout : tout n’est pas gagné. Nous importons l’essentiel de notre énergie, et nous n’avons plus de raffinerie depuis 2015. Le bracelet, parfois, c’est nous-mêmes qui le resserrons. Mais la direction est tracée, et elle est la bonne.
Ce travail majestueux n’est pas celui d’un homme seul. Je salue les femmes et les hommes qui entourent le Souverain : diplomates, serviteurs de la sécurité du Royaume, ingénieurs, bâtisseurs, qui accomplissent un travail d’exception loin des caméras. Et je salue chaque citoyenne, chaque citoyen, chaque patriote : l’agriculteur des Doukkala, l’institutrice de l’Atlas, le soldat qui veille au Sud, l’ouvrier de Tanger, le Marocain du monde qui envoie chaque mois un peu de lui- même au pays. Moi qui vis loin depuis trente et un ans, je sais ce que coûte, et ce que vaut, un Maroc debout.
Le trousseau de clés
Un bracelet que l’on lime appelle une question simple : à qui remettra-t-on les clés, le jour où la porte sera grande ouverte ?
Le Maroc possède un trousseau que peu de nations peuvent montrer. Trois clés, forgées par trois monarques, et aucune ne ressemble à l’autre.
La première porte le nom de Mohammed V, le père de la liberté. Il a préféré l’exil au reniement, et il est revenu avec un peuple entier derrière lui. Cette clé-là n’ouvre pas une porte : elle a ouvert la prison.
La deuxième est celle de feu Hassan II, le père de la Constitution, de l’éducation et de la stratégie des alliances. Il a donné au Royaume ses institutions, ses écoles, et cet art si rare de parler à tous sans jamais se laisser enfermer par personne. Cette clé- là ouvre la salle des cartes.
La troisième est entre les mains de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste : le Roi bâtisseur, le Roi de la main tendue, le Roi clément. Oui, le Roi clément. Je l’écris deux fois, parce que la clémence est la vertu la plus difficile à exercer quand on détient la force, et la plus vite oubliée par ceux qui en ont bénéficié. Bâtir, tout puissant peut le faire. Tendre la main à qui vous tourne le dos, pardonner à qui vous a blessé : cela, seuls les grands le peuvent. Cette clé-là ouvre le chantier, et elle ouvre les cœurs. Je La salue vivement, et avec respect.
Et puisque j’en suis au salut, permettez-moi, cher lecteur, une confidence de plume. Il est, parmi ceux qui me lisent, un lecteur que l’on ne nomme pas. Il ne commente pas, n’écrit pas, ne se signale jamais ; et c’est pourtant pour ce lecteur-là que je pèse chaque mot deux fois. On n’écrit pas de la même encre lorsque l’on sait que certaines pages voyagent plus haut que leur auteur. Si celle-ci a l’honneur de monter jusque-là, qu’elle y arrive non comme un compliment de plus, mais comme le compte rendu fidèle d’un fils du pays à Celui qui en porte la charge.
Et voici celui qui recevra le trousseau : Son Altesse Royale le Prince Héritier Moulay El Hassan.
Je dis ici ce que je sais, et ce que je sais du Prince tient en trois mots. Prince de silence : à l’âge où tant d’autres se racontent sur tous les écrans, Lui écoute, observe, apprend. Prince de droiture: rien, dans Sa tenue, qui prête au commentaire. Prince de valeurs : celles d’un Trône qui a traversé douze siècles sans perdre son nom.
La parole est d’argent, le silence est d’or, dit-on. Dans un monde où les puissants gouvernent par déclarations fracassantes, où l’on capture un président entre deux messages publiés à l’aube, qu’un jeune prince choisisse le silence est déjà un programme. On ne confie pas un trousseau à celui qui fait du bruit avec.
Ces qualités ne sont pas un hasard de naissance. Elles sont une préparation : patiente, exigeante, voulue par un père qui sait ce que pèse la charge. Elles préparent la remise des clés du Maroc de demain : un Maroc debout, un Maroc de défis. Car la clé ne fait pas la maison ; elle engage celui qui la porte. Et quand je regarde la planète que je viens de décrire, ses détroits fermés, ses peuples dépossédés, ses nations sans boussole, je mesure le privilège d’un pays qui sait, lui, qui tiendra la porte.
« On ne confie pas un trousseau à celui qui fait du bruit avec. »
Ni à vendre, ni à brader
Et maintenant, patriotes, je vous parle sans détour. Sans gants, et sans notes de bas de page.
Le Royaume chérifien n’est pas à vendre. Ni ses richesses. Ni son honneur. Et je vais plus loin, car c’est là que le danger se cache : il n’est pas non plus à brader. On ne vend presque jamais un pays d’un seul coup ; on le solde par petits lots : une signature pressée par-ci, une clause mal lue par-là, un silence complaisant entre les deux. Le voleur d’autrefois escaladait le mur. Celui d’aujourd’hui arrive avec un stylo, et il attend qu’on lui ouvre.
Alors cessons d’attendre que tout descende d’en haut. Le Trône trace la route ; c’est à nous de la paver. Prenons les choses, et nos responsabilités, entre nos propres mains : l’entrepreneur qui refuse le contrat léonin, le fonctionnaire qui relit la clause avant de la parapher, l’ingénieur qui rentre au pays avec son savoir, le Marocain du monde qui investit chez lui au lieu de se contenter d’y passer l’été, le journaliste qui écrit ce qu’il voit. Aide-toi, le Ciel t’aidera : nos grands-mères le disaient mieux que nous, et sans diplôme.
C’est à nous de faire la différence. Et pas seulement pour nous. Ce que le Maroc a appris — la patience des barrages, la roche devenue engrais, le port qui rend à un pays la maîtrise de sa porte, le soleil que l’on apprend à moissonner, la stabilité qui ne se décrète pas — ce sont des recettes. Et une recette que l’on garde pour soi finit par rancir. Portons-les à nos frères, de la Libye jusqu’aux terres où le soleil se lève, du Maghreb au Machrek : non en donneurs de leçons, mais en voisins qui ont trouvé le chemin du puits et qui en indiquent la direction.
Vous avez compris, mon cher lecteur, ce que je veux dire. Je ne vous demande pas d’applaudir. Je vous demande de vous lever.
« Le Royaume chérifien n’est ni à vendre, ni à brader. »
Trois questions pour finir
Première question. Si le pétrole vénézuélien ne valait rien, pourquoi a-t-il fallu une armée pour aller le chercher ?
Deuxième question. Si personne n’a voulu ces crises, comment se fait-il que la même main soit gagnante à chaque table ?
Troisième question, la seule qui nous regarde vraiment : que faisons-nous, chacun à notre place, pour que le Maroc ne soit jamais un gnou parmi les gnous ?
La prochaine fois que l’on vous expliquera, graphiques à l’appui, qu’une richesse ne vaut rien, ne discutez pas. Regardez simplement qui s’apprête à la ramasser.
Et maintenant, mon cher lecteur, à vous la plume. Écrivez-moi. Contredisez-moi, complétez-moi, faites voyager ces lignes jusqu’à celui qui ne les aurait jamais lues. Un éditorial qui ne fait réagir personne n’est qu’une lettre restée dans son enveloppe.
REPÈRES
3 janvier 2026 — Capture de Nicolás Maduro par les forces américaines ; accord d’approvisionnement signé ensuite avec la présidence par intérim.
284 000 → 786 000 barils/jour — Exportations vénézuéliennes vers les États-Unis, de janvier à juillet 2026 (données maritimes, Reuters).
21,6 → 4,9 millions de barils/jour — Transit par Ormuz, du 4e trimestre 2025 au 2e trimestre 2026 (EIA).
62 $ → plus de 100 $ — Brent, de début janvier au pic de la crise ; scénarios bancaires de 90 à 120 $ ; prévision moyenne 2026 autour de 84 $ (sondage Reuters).


