VENGEANCE DU TRADUCTEUR

Abdelhamid Ibn El Farouk
Soyons honnêtes, surtout par les temps qui courent, où le doute et la suspicion règnent en maîtres sur l’identité véritable des auteurs de textes littéraires : le titre de cette chronique que nous nous approprions par admiration pour sa bonne trouvaille est celui de Brice Matthieussent, un romancier qui sait de quoi il parle, étant lui-même grand traducteur de romans. Plusieurs décennies en cela derrière lui et quelque deux cents romans de littérature anglo-saxonne traduits. Des noms majeurs, dont à titre d’exemples, H. Miller, Ch. Bukowski, P. Bowles, Jim Harrison, Jack Kerouac, Thomas Pynchon, Bret Easton Ellis, Richard Ford. En continu, autant d’écrivains que de styles et d’imaginaires. Tant d’expériences littéraires, en somme.
C’est dire sa grande intimité avec les textes littéraires : à force de traduire, il décide de devenir romancier et publie en 2009 Vengeance du traducteur, étrange roman dans lequel le serviteur traditionnel du texte décide de ne plus servir. Pourquoi le devrait-il lui dont l’esprit et le corps sont emplis d’univers littéraires, en acceptant en outre de se satisfaire d’occuper d’une traduction à l’autrel’espace exigüe et étouffant d’une note de bas de page, une chambre de bonne au sous-sol, écrasée par le vaste territoire supérieur des pages où l’auteur évolue à son aise. C’est la fronde d’en bas ; le traducteur ne se contente plus de traduire, il intervient en commentant, en retranchant ou ajoutant, et finit par occuper peu à peu dans le roman une place qui n’était pas la sienne. Cet homme pendant des siècles resté discret, sort soudain de l’ombre. L’objectif : une vengeance programmatique.
Ce roman, on le devine d’ores et déjà, configure d’abord un jeu de pouvoir. Et s’il fascine le lecteur attentif à la circulation des textes d’une langue à l’autre, c’est qu’il déplace la question de la fidélité vers celle, plus décisive, de la légitimité : l’auteur-créateur invente une voix, une voix littéraire, tandis que le traducteur-passeur la recompose et, parfois, la confisque pour l’insérer dans un nouvel environnement et l’adapter à une nouvelle grille d’objectivation du monde.
Qui détient alors réellement cette voix dont s’imprègne, à son corps défendant, tout lecteur emporté par la prose virtuose et réflexive du roman ? Chaque traduction est un acte de transfert où se glissent, inévitablement, des choix, des contraintes, des malentendus, des renoncements et parfois des audaces que le lecteur ignore ; l’auteur aussi, tant qu’il n’en est pas averti. Matthieussent a putransformer cette zone d’ombre en matière romanesque, en donnant à l’ordre de l’évidence une épaisseur et une profondeur romanesques. Et c’est peut-être là que réside la vraie leçon de son roman : ce que nous lisons en traduction n’est jamais tout à fait l’auteur, ni tout à fait son traducteur, mais le fruit d’une cohabitation tendue, où l’un parle toujours à travers l’autre.
Matthieussent ne se contente pas de relater cette tension mais la spatialise par le recours à un artifice typographique permettant d’inverser la hiérarchie entre auteur et traducteur. Dans Vengeance du traducteur, la note de bas de page, espace où le traducteur était traditionnellement relégué, se manifestant sporadiquement dans les « ndt » (notes du traducteur), gagne progressivement le texte principal jusqu’à devenir le véritable théâtre de l’action. Le commentaire progresse, poussant toujours plus haut le mince filet typographique qui le sépare du texte principal. L’auteur souverain se retrouve alors dépendant de celui qui le fait parler dans une autre langue. Ce dispositif prend une portée particulière chez un écrivain qui connaît le métier de l’intérieur : à force d’habiter les romans des autres, pourquoi ne finirait-il pas par vouloir occuper toute la maison ?
En somme, Vengeance du traducteur se donne à lire comme une sorte de synthèse vivante des grandes questions qui traversent depuis toujours la traduction littéraire. Toutes y sont ou presque : la fidélité et la trahison, l’effacement et la visibilité, le respect envers l’original et la liberté de celui qui le réécrit, la propriété du texte, l’autorité de l’auteur, la responsabilité du traducteur, sans oublier cette frontière indécise où traduire finit par ressembler dangereusement à écrire. L’auteur-traducteur Matthieussent a l’élégance de ne jamais intégrer à son roman la phraséologie académique en vigueur dans les études de traductologie. Il met ces questions en récit, les incarne dans des personnages, un espace, une voix et même un territoire à conquérir.


