PORTRAIT | HOMMAGE DE SON VIVANT : HASSAN BENADDI – L’HOMME QUE LE MAROC N’A PAS ENCORE REMERCIÉ

Professeur de philosophie, syndicaliste, journaliste, député, premier secrétaire général du PAM. Un demi-siècle au service d’une autre politique, d’un citoyen moderne et d’une patrie fidèle à son Trône. Nous attendons trop souvent la disparition des grands hommes pour leur dire merci. Cette fois, nous le lui disons de son vivant.

Il y a des hommes que l’on croise dans les couloirs du pouvoir. Et il y a ceux que l’on croise dans les couloirs des idées. Hassan Benaddi appartient aux deux. C’est rare. C’est précieux. Et c’est justement pour cela qu’on l’oublie si facilement.

Pourquoi attendons-nous toujours le dernier souffle d’un homme pour découvrir ce qu’il nous a donné ? Pourquoi nos hommages ressemblent-ils si souvent à des oraisons – » دير الخ ير وانساه « : funèbres, lues trop tard devant un fauteuil vide ? Chez nous, on dit fais le bien et oublie-le. Si Hassan a appliqué ce proverbe à la lettre. Le Maroc, lui, l’a appliqué un peu trop bien. Il est temps de réparer cela.

LA LIGNÉE DES PHILOSOPHES ENGAGÉS

Qu’est-ce qu’un homme de culture en politique ? Un luxe ? Une anomalie ? Une espèce menacée ? L’Histoire répond clairement : ce sont souvent ces hommes-là qui ont sauvé la dignité du politique.

Dans le monde arabe, Hassan Benaddi rejoint une lignée exigeante. Celle de Taha Hussein, l’écrivain égyptien devenu ministre de l’Éducation, convaincu que le savoir est un droit et non un privilège. Celle, chez nous, de Mohammed Abed Al-Jabri, professeur de philosophie lui aussi, qui n’a jamais séparé la critique de la raison de l’engagement pour son pays. Celle du Libanais Ghassan Salamé, passé de l’université au ministère puis à la diplomatie internationale.

En Occident, on pense à André Malraux, qui mit sa plume au service d’une vision nationale et d’une fidélité sans faille au Général de Gaulle. À Václav Havel, le dramaturge devenu président, pour qui la politique devait d’abord être une affaire de morale. Et sur notre continent, à Léopold Sédar Senghor, poète et homme d’État, pour qui l’enracinement et l’ouverture n’ont jamais été des ennemis.


Enracinement et ouverture. 

Deux mots. Ou plutôt deux autres, que Hassan Benaddi a contribué à inscrire au fronton d’un parti : Authenticité et Modernité. LE PROFESSEUR QUI A QUITTÉ L’ESTRADE

Tout commence dans une salle de classe. Enseigner la philosophie, ce n’est pas réciter Platon ou Ibn Rochd : c’est apprendre à une jeunesse à douter, questionner, argumenter. Cette discipline ne l’a jamais quitté. Écoutez-le parler : il pose toujours le problème avant de brandir la solution. Dans notre vie publique, où l’on vend souvent la solution avant même de connaître le problème, c’est presque une provocation.

Puis vient le syndicalisme, à l’UMT. Le journalisme. L’hémicycle. Nos anciens se moquent de celui qui court après tout : « سبع صنايع والرزق ضايع» – sept métiers, et le pain toujours introuvable. Si Hassan a démenti le proverbe : plusieurs métiers, mais un seul cap. Le citoyen d’abord.

« Plusieurs tribunes, une seule conviction : le citoyen d’abord. »

LE « NOUS » AVANT LE « JE »

Il raconte volontiers son enfance à l’heure de l’Indépendance : une atmosphère d’enthousiasme où personne ne cherchait une trajectoire personnelle, mais un destin collectif. Le « nous » l’emportait sur le « je ». Toute sa vie publique tient dans cette formule.

Combien, dans notre classe politique, peuvent en dire autant ? Nos grands-mères avaient la réponse : « و غزالكل خنفوس في عين مّ» – aux yeux de sa mère, le scarabée est une gazelle. Nous avons beaucoup de gazelles autoproclamées. Nous avons peu de Benaddi.

UNE FIDÉLITÉ QUI NE SE PROCLAME PAS, ELLE SE PROUVE

Il y a ceux qui crient leur loyauté sur les plateaux de télévision. Et il y a ceux qui la démontrent dans le travail, dans la durée, dans le silence. Hassan Benaddi est de la seconde espèce.

Lorsque Sa Majesté le Roi Mohammed VI voulut que le Royaume regarde en face cinquante années d’indépendance, Si Hassan fut de ceux qui tinrent la plume. Le rapport du Cinquantenaire, Le Maroc possible, restera comme un moment rare de lucidité nationale : un bilan critique, sans complaisance, voulu par le Souverain lui- même. Il fallait du courage pour dire les vérités. Il fallait de la confiance royale pour qu’elles soient écrites.

Il n’a jamais oublié non plus ce que le pays doit à la sagesse de son Roi. Après le choc des attentats de Casablanca en 2003, certains voulaient emprunter la voie de l’éradication, celle qui a ensanglanté notre voisin de l’Est. Hassan Benaddi le rappelle souvent : le Roi a refusé, et a choisi de préserver la voie démocratique. C’est pour cela, dit-il en substance, que le Maroc est sorti indemne de la vague qui a emporté tant de pays de la région.

Voilà sa fidélité : non pas celle du courtisan qui flatte, mais celle du serviteur qui comprend. Il sait que la Monarchie n’est pas un décor de la vie politique marocaine : elle en est la colonne vertébrale.

« La Monarchie n’est pas un décor de notre vie politique : elle en est la colonne vertébrale. »

UNE AVENTURE D’HOMMES LIBRES

Vient alors l’aventure du Mouvement pour tous les démocrates, puis la naissance du Parti Authenticité et Modernité, dont il devient le premier secrétaire général. Une aventure qui ne fut jamais solitaire.

À ses côtés, Fouad Ali El Himma, l’initiateur du mouvement, l’homme de vision qui sut rassembler des parcours que tout semblait opposer. Mohamed Cheikh Biadillah, qui prendra sa suite à la tête du parti avec la même loyauté envers l’institution. Nacer Bouazza, compagnon fidèle des premières heures. Ali Belhaj, venu avec l’Alliance des libertés. Salah El Ouadie, le poète. Habib Belkouch, Ahmed Akhchichen, Mohamed Benhammou, et tant d’autres.

Des militants venus de la gauche, des défenseurs des droits de l’Homme, des universitaires, des hommes de terrain. Des itinéraires que tout séparait, une même fidélité : le Maroc, son Roi, et un citoyen enfin placé au cœur du projet national.

UN MÊME CERCLE, UNE MÊME FAMILLE D’IDÉES

Si j’ose écrire ces lignes avec autant de liberté, c’est que je ne parle pas d’un inconnu. Hassan Benaddi et moi partageons le même cercle d’amis et, plus encore, la même famille d’idées : la conviction qu’on sert son pays avant de se servir, que la loyauté au Trône et l’exigence envers les élus ne sont pas contradictoires mais complémentaires, et que la culture n’est pas un ornement du pouvoir mais sa boussole.

Les noms que je viens de citer ne sont pas pour moi une liste d’organigramme. Ce sont des visages, des conversations, des désaccords parfois, des fidélités toujours. Nous avons en commun cette idée simple que nos anciens résumaient mieux que tous les programmes électoraux : « اللي بغ0ا العس0ل يص0بر لق0ريص النحل » – qui veut le miel doit supporter les piqûres des abeilles. Servir le Maroc, c’est accepter les piqûres.

SAVOIR PARTIR, SANS JAMAIS S’EN ALLER

En 2020, il a quitté l’activité partisane. Pas la vie publique. Pas le débat. Pas le Maroc. Nos anciens disent : « و واستريحدّالباب اللي يجيك مّنو الريح س » – la porte par laquelle souffle le vent, ferme-la et repose-toi. Si Hassan a fermé la porte des appareils. Il a laissé grande ouverte celle des idées.

Cincinnatus retournait à sa charrue. Hassan Benaddi, lui, est retourné à la pensée. Et le Maroc a tout intérêt à continuer de venir frapper à sa porte.

MERCI, SI HASSAN

Je l’avoue : moi qui ai quitté le Maroc à vingt-trois ans et qui l’ai regardé grandir de loin pendant trente et un ans, j’ai toujours cherché ces figures qui prouvent qu’on peut servir son pays sans se servir. Hassan Benaddi en fait partie.

Alors, simplement, au nom de ceux qui ont appris de lui, qui l’ont lu, écouté, contredit parfois et respecté toujours : merci. Merci pour la rigueur. Merci pour la fidélité au Trône et à la patrie. Merci pour cette conviction tenace qu’une autre politique est possible.

Elle l’est, Si Hassan. Vous en êtes la preuve vivante.