MOHAMED CHEIKH BIADILLAH, LE FILS DE SMARA : QUAND LA FIDÉLITÉ EST PLUS FORTE QUE LA DÉCHIRURE

Hommage à un homme du Sahara, de la Patrie et du Trône, rendu de son vivant, parce qu’un merci ne vaut que s’il peut encore être entendu.
Il y a des hommes dont le parcours tient en une ligne de CV. Et il y a ceux dont le parcours tient en une ligne de sable, celle que trace le vent du désert entre la mémoire d’une famille et le destin d’une nation. Mohamed Cheikh Biadillah est de ceux-là.
Il a un jour résumé sa vie en quatre S : Smara, Salé, Safi, Santé. Permettez-moi, cher ami, d’en ajouter un cinquième, celui qui les contient tous : Serment.
Smara, la ville née d’une allégeance
On ne naît pas à Smara par hasard. Cette cité du désert fut bâtie à l’aube du XXe siècle par le grand Cheikh Maâ El Aïnine, avec l’appui du Sultan alaouite, comme un rempart de foi et de résistance face à la colonisation. Smara n’est pas seulement une ville : c’est la preuve de pierre des liens d’allégeance qui unissent depuis des siècles les tribus du Sahara au Trône du Maroc, liens que la Cour internationale de Justice elle-même a reconnus en 1975.
C’est là que naît Mohamed Cheikh Biadillah, en 1949, fils de la grande confédération des Rguibat, peuple de chameliers, de poètes et de lecteurs d’étoiles. Nos anciens disent : « من ف ات ق ديمو تاه », celui qui abandonne ses racines se perd. Lui ne s’est jamais perdu.
Une maison de savoir et de justice
Son père, Mohamed Mahmoud, était un faqih, un savant et un juge que l’on venait consulter de tout le désert. Ses oncles maternels siégeaient pour la plupart comme cadis à Chinguetti. Dans la khaïma familiale, on apprenait le Coran avant l’alphabet, la parole donnée avant les contrats, et l’honneur avant l’intérêt.
À sept ans, la répression coloniale espagnole arrache l’enfant à cet univers. Il grandit loin des siens, étudie à Bouizakarne, puis à Casablanca, puis à la faculté de médecine de Rabat. Au début des années soixante- dix, il est de toutes les manifestations pour la marocanité du Sahara, et il y reçoit plus de coups de matraque que d’applaudissements. Qui, parmi nos donneurs de leçons d’aujourd’hui, peut en dire autant ?
« Notre famille a été déchiquetée par le conflit du Sahara. »
Mohamed Cheikh Biadillah
Hommage La déchirure : l’épreuve des épreuves
Voici ce que beaucoup ignorent, et que lui n’a jamais caché. Le conflit du Sahara a coupé sa famille en deux. Plusieurs de ses frères ont choisi l’autre rive. Lui a choisi la Patrie.
Entre 1994 et 1998, lors de l’opération d’identification menée par l’ONU, il siégeait parmi les chioukhs désignés par le Maroc. En face, de l’autre côté de la table, ses propres frères. Imagine-t-on ce que cela coûte ? Regarder son sang dans les yeux, et rester debout pour sa terre ?
Il ne l’a jamais fait avec haine. Car, dit le proverbe, « الدم عمرو ما يولّ ي ما », le sang ne devient jamais de l’eau. Mais la Patrie, elle, ne se partage pas. Voilà ce qu’est la fidélité indéfectible : non pas un confort, mais un choix payé au prix fort.
Le médecin qui a soigné un pays
Élu député de Smara en 1977, à vingt-huit ans. Docteur en médecine en 1979. Médecin puis chef de service au CHU Ibn Rochd, professeur agrégé, membre du comité consultatif de l’OMS pour la région MENA. Puis vient l’appel de l’État : Feu Hassan II le nomme gouverneur de Salé en 1992, puis wali de Doukkala-Abda et gouverneur de Safi en 1998. Sa Majesté le Roi Mohammed VI lui confie ensuite le ministère de la Santé, de 2002 à 2007.
Secrétaire général du PAM en 2009, président de la Chambre des conseillers de 2009 à 2015, officier de l’Ordre du Trône. Et pourtant, après avoir présidé la seconde chambre du Royaume, il est revenu siéger dans sa ville natale. Combien d’hommes retournent à leur puits après avoir connu les palais ?
Il y a quelques semaines encore, pendant la Coupe du monde, il saluait l’Académie de Salé, cette pépinière voulue par le Souverain, dans la ville même qu’il avait jadis gouvernée. Un homme fidèle l’est jusque dans ses joies.
Les grandes familles, les grandes valeurs
Le Sahara marocain, ce sont des noms qui pèsent : les Ahl Maâ El Aïnine, gardiens du savoir et de la résistance ; les Rguibat, les Tekna, les Ouled Dlim, les Laaroussiyine. C’est aussi Khatri Ould Sidi Saïd Joumani, président de la Jemaâ, renouvelant l’allégeance au Roi en 1975. Ce sont des tribus qui n’ont jamais confondu la tente et la frontière, car pour elles la khaïma est mobile, mais la bey’a est fixe.
Leurs valeurs, Mohamed Cheikh Biadillah les porte dans la politique moderne : l’hospitalité sans calcul, la parole qui engage, la sobriété du désert, la patience du chameau qui traverse l’Erg sans se plaindre.
Ce que chante la khaïma
Comment parler d’un homme du Sahara sans laisser parler le Sahara ? Là-bas, sous la khaïma, l’hommage ne se prononce pas : il se chante. C’est le lghna, la poésie hassanie, où chaque gaf, ce quatrain aux rimes croisées, doit tenir en quatre souffles ce qu’un discours dirait en quatre pages. Voici trois gafs composés pour lui, en humble offrande.

Gafs composés en hommage, à la manière du lghna hassani.
Son nom même est un poème : Biadillah, « bi-yad Allah », dans la main de Dieu. Un homme dont le nom est une remise de soi pouvait-il être autre chose qu’un homme de parole ? Et quand la bey’a se scelle d’une main tendue, qui mieux que lui pouvait la tenir ?
Un cercle, une famille d’idées
Je partage avec lui un même cercle d’amis et de convictions, celui de Fouad Ali El Himma, de Hassan Benaddi, de Nacer Bouazza et de ces fondateurs du PAM qui ont cru qu’une autre politique était possible. Moi qui ai quitté le Maroc à vingt-trois ans et qui porte le pays depuis trente et un ans loin de ses rivages, je sais ce que coûte la fidélité à distance. Lui a porté le Sahara au cœur du Royaume, et le Royaume au cœur du Sahara. Nous avons, chacun à notre manière, refusé d’oublier d’où nous venons.
Alors, cher Si Mohamed, avant que d’autres ne l’écrivent un jour dans une oraison, je te le dis aujourd’hui, de ton vivant : merci.



