LE FERMIER, LE TAUREAU ET LE CHEVAL CABRÉ

Quand l’orgueil refuse d’écouter, il fabrique lui-même ses rivaux — leçon italienne pour un Maroc qui sort des urnes

Il y a des histoires qu’on raconte aux enfants pour les endormir, et d’autres qu’on devrait raconter aux puissants pour les réveiller. Celle-ci est de la seconde espèce. Elle se passe en Italie, au début des années soixante, entre deux hommes que tout aurait dû rapprocher : la même terre d’Émilie, la même passion des moteurs, le même culte de la perfection. Et pourtant, une seule phrase — une phrase de trop — a suDi pour en faire des rivaux pour l’éternité.

Pourquoi cette histoire me hante-t-elle ? Parce que je l’ai entendue de près. J’ai eu le privilège d’être reçu par les deux familles — celle du Cheval cabré et celle du Taureau. Et j’y ai découvert ce que la légende oublie souvent de dire : les héritiers de ces deux rivaux sont restés des amis ;dèles, et des concurrents loyaux. C’est de ces rencontres qu’est née l’idée de cet article.

LE CLIENT QUI EN SAVAIT TROP

Ferruccio Lamborghini n’est pas né dans un salon. Fils de paysans, mécanicien dans l’armée de l’air pendant la guerre, il rentre au pays avec une idée simple : l’Italie doit se reconstruire, et pour se reconstruire, il faut d’abord labourer. Avec les surplus militaires abandonnés, il assemble ses premiers tracteurs. En quelques années, Lamborghini Trattori devient un grand nom du machinisme agricole italien. L’homme a fait fortune avec la terre, la sueur et le cambouis.

Comme beaucoup d’industriels de sa génération, il s’oDre ce que l’Italie produit de plus beau : des Ferrari. Il les aime, il les conduit, il les pousse. Et c’est là que tout commence. Car ses Ferrari ont un défaut qui revient sans cesse : l’embrayage lâche. Encore. Et encore. À chaque panne, la voiture repart à l’atelier.

Un jour, l’homme des tracteurs fait ce que font les hommes de terrain : il ouvre lui-même le carter. Et que découvre-t-il, selon le récit qu’il en fera toute sa vie ? Que la pièce défaillante ressemble à s’y méprendre à celle qu’il monte sur ses propres tracteurs — facturée au client de Maranello à un prix sans commune mesure. Le fermier connaissait le disque mieux que le constructeur ne l’imaginait.

Lamborghini obtient enVn de parler à Enzo Ferrari — le Commendatore, le patron, la légende. Il ne vient pas insulter. Il vient signaler. Il dit, en substance : vos voitures sont magniVques, mais votre embrayage ne tient pas, et je crois savoir pourquoi.

La réponse, telle que Lamborghini l’a racontée des années plus tard, claque comme une giWe : il savait peut-être conduire un tracteur, lui aurait lancé Ferrari, mais il ne saurait jamais conduire une Ferrari comme il faut.

Relisez cette réponse. Où est l’embrayage ? Nulle part. Où est le problème technique ? Évacué. Ferrari n’a pas répondu à la critique ; il a répondu à l’homme. Il n’a pas regardé la pièce ; il a regardé l’origine de celui qui la lui tendait. Un fabricant de tracteurs ? Un paysan enrichi ? Qu’aurait-il donc à apprendre au Commendatore ?

Voilà la mécanique éternelle de l’ego : quand on ne peut pas réfuter l’information, on disqualiVe l’informateur.

Véri@er aurait pris un après-midi. Humilier n’a pris qu’une seconde. Mais cette seconde allait coûter des décennies.

LE TAUREAU NÉ D’UNE HUMILIATION

Ferruccio Lamborghini repart blessé, mais pas vaincu. Et il prend la décision que seuls prennent les hommes touchés dans leur dignité : puisqu’on refuse de l’écouter, il construira lui-même. En 1963, il fonde Automobili Lamborghini à Sant’Agata Bolognese, à une trentaine de kilomètres de Maranello. Il s’entoure d’ingénieurs brillants, et sa première GT de série sort dès 1964. Deux ans plus tard, la Miura stupéVe le monde entier.

Son emblème ? Un taureau. Son signe du zodiaque, dit-on. Mais aussi, avouons- le, l’animal qui charge quand on l’a trop provoqué. Face au cheval cabré, le taureau.

Ferrari avait un client Vdèle. Il s’est fabriqué un concurrent éternel. Plus de soixante ans plus tard, les deux marques se disputent encore les mêmes routes, les mêmes clients, les mêmes rêves. Tout cela parce qu’un homme n’a pas pris le temps d’écouter un autre homme lui parler d’un disque d’embrayage.

ص$يقك من ص$,قك، لا من ص #$قك

Ton ami est celui qui te dit la vérité, non celui qui te donne raison.

Ferrari avait devant lui un ami. Il l’a traité en importun.

LE CONTRAT DE MARANELLO

Mais Ferrari a une autre leçon à nous oDrir, bien moins connue — et celle-là, je voudrais que chaque Marocain la connaisse par cœur.

Acheter une Ferrari neuve, surtout une série limitée, ce n’est pas seulement signer un chèque. C’est signer un engagement. Les contrats de la maison prévoient, pour certains modèles, un droit de préemption : si le client veut revendre sa voiture dans les dix-huit mois ou les deux ans qui suivent la livraison, Ferrari ou son concessionnaire peut la racheter en priorité, à un prix plafonné. Et la maison n’hésite pas à aller devant les tribunaux : un concessionnaire Ferrari de Houston a ainsi assigné un client qui avait revendu trop vite son Purosangue.

Au-delà du contrat, il y a la règle non écrite, plus redoutable encore : la liste noire. Le client qui dénature la voiture, qui en fait un objet de vulgarité, qui spécule, qui salit l’image de la maison, ne se verra plus jamais proposer un modèle neuf. Aucune fortune ne rachète cette exclusion.

Les noms qui circulent dans la presse internationale — Ferrari, Vdèle à sa discrétion, ne les a jamais conVrmés — étonnent autant par leur célébrité que par leur disgrâce :

Justin Bieber, pour une 458 Italia repeinte d’un bleu criard, emblème compris, puis égarée après une soirée et retrouvée des semaines plus tard.

50 Cent, pour avoir publiquement dénigré sa 488 sur les réseaux sociaux à cause d’une simple batterie déchargée.

Nicolas Cage, contraint par ses dettes de céder sa rarissime Enzo en dessous de sa valeur.

Floyd Mayweather, qui revendait ses Ferrari presque aussitôt achetées.
Kim Kardashian, pour l’usage tapageur de sa Ferrari sur les réseaux sociaux.

Deadmau5, le DJ canadien, dont la 458 rebaptisée « Purrari » et habillée d’un chat de dessin animé lui a valu une mise en demeure.

Et, ironie de l’histoire, un journaliste automobile britannique y Vgurerait pour avoir écrit que les voitures prêtées à la presse étaient mieux préparées que celles livrées aux clients. Plus de soixante ans après Lamborghini, le vieux réSexe du Commendatore n’a donc pas tout à fait quitté Maranello. Prenons à la maison sa rigueur ; laissons-lui son orgueil.

Chez Ferrari, on ne vous juge pas seulement sur ce que vous payez, mais sur ce que vous faites de ce qu’on vous a con@é.

ET SI LE MANDAT AVAIT SON CONTRAT DE MARANELLO ?

Transposons. Un mandat électif, qu’est-ce d’autre qu’une voiture d’exception conVée par le peuple ? Rare, précieuse, chargée d’histoire — et qui ne vous appartient pas vraiment. Le citoyen vous en remet les clés avec son vote ; il attend que vous en preniez soin.

Or que voyons-nous ? Des élus qui dénaturent le mandat comme on repeint une carrosserie. Qui le revendent au plus oDrant, parfois dès le lendemain du scrutin, au gré des transhumances. Qui l’exhibent avec vulgarité, sur les réseaux, dans les cortèges, dans les fêtes. Qui le laissent à l’abandon cinq années durant, comme une 458 oubliée dans un parking, et ne s’en souviennent qu’à la veille de l’élection suivante.

Et quelle clause s’applique alors ? Quel droit de préemption permet au peuple de reprendre la voiture ? Quelle liste noire empêche le mauvais conducteur de revenir, cinq ans plus tard, réclamer un modèle neuf ? Les textes existent, les rapports de la Cour des comptes s’accumulent — mais trop souvent, le dossier Vnit au congélateur. Voilà le vrai nom de l’impunité : un contrat sans clause, une liste noire sans nom, une voiture qu’on ne reprend jamais.

Ferrari protège une marque. Le Maroc, lui, doit protéger une nation. Est-il concevable que la rigueur d’un constructeur automobile envers ses clients dépasse celle de l’État envers ses élus ?

Face à ces deux familles qui m’ont reçu, une phrase m’est venue, que j’ai gardée pour moi par courtoisie. Je la livre aujourd’hui à mes lecteurs :

Si vos contrats pouvaient juger le comportement de certains de nos hommes politiques, il n’y aurait plus une seule Ferrari, ni une seule Lamborghini, au Maroc.

ET CHEZ NOUS ?

Pourquoi vous raconter cette histoire aujourd’hui, au lendemain des législatives du 23 septembre ? Parce que je la vois se rejouer, chaque jour, sur notre propre terre.

Combien de Lamborghini marocains ? Le citoyen qui signale une route eDondrée. Le médecin qui dénonce un service sans matériel. Le fonctionnaire intègre qui alerte sur un marché arrangé. Le jeune diplômé qui ose dire que le concours était joué d’avance. Combien d’entre eux ont reçu, en guise de réponse, un « occupe-toi de tes tracteurs » ?

On ne leur répond pas sur le fond. On leur demande qui ils sont, d’où ils viennent, pour qui ils roulent. On fouille leur passé au lieu de vériVer leurs dires. On attaque le messager pour ne pas avoir à lire le message.

J’ai écrit, il y a quelques jours, sur ce tarif de la voix qui s’envole à mesure qu’on descend vers le Sud — de 200 dirhams ici, à 2 000 à Laâyoune, et bien davantage encore à Dakhla. La seule croissance que je connaisse qui aille du Nord vers le Sud. Je sais d’avance ce que certains répondront. Pas des enquêtes. Pas des démentis chiDrés. Des questions sur mes intentions, sur mes « agendas », sur mes trente et une années passées loin du pays — comme si l’éloignement retirait le droit d’aimer.

Le vieux réNexe du Commendatore : tu n’es qu’un fabricant de tracteurs, que sais-tu de nos Ferrari ?

LA FERME N’EST PAS LE CHÊNE

Dans « La Ferme, le Serment et le Trône », j’avais distingué le Grand Chêne — le Trône, qui n’a rien juré et qui abrite tout le monde — des animaux de la ferme, élus sur la foi d’un serment qu’ils oublient à peine le bulletin tombé dans l’urne. Cette distinction, je la maintiens ici avec plus de force encore.

Car s’il est une institution dans ce pays qui a su, à maintes reprises, écouter la critique au lieu de frapper le critique, c’est bien la Monarchie. Bien des discours royaux ont nommé sans détour les défaillances de l’administration, les manquements de certains élus, le fossé entre les programmes promis et la vie réellement vécue. Le Souverain n’a pas attendu qu’un fabricant de tracteurs vienne lui parler d’embrayage : il a souvent été le premier à ouvrir le capot.

Le drame, c’est la distance entre le Chêne et la ferme. Entre la vision qui écoute et les relais qui s’oDusquent. Entre le Roi qui demande des comptes et ce responsable qui, au premier citoyen venu avec une plainte, répond par le mépris : « Tu sais à qui tu parles ? » Voilà nos petits Commendatore. Ils n’ont ni le génie d’Enzo Ferrari ni ses voitures. Ils n’en ont gardé que l’orgueil.

UNE LIBERTÉ QUI ÉTONNE

Il m’arrive souvent de recevoir les messages d’amis étrangers — du Koweït à l’Arabie saoudite, de l’Égypte à la Jordanie, et de bien d’autres pays de la région comme du continent africain. Tous me posent, avec un étonnement sincère, la même question : comment peut-on écrire cela ? Chez eux, disent-ils, une telle plume serait impensable.

Je leur réponds toujours la même chose : cette liberté n’est pas un accident, c’est un choix du Royaume. Et c’est précisément parce qu’elle existe qu’elle oblige. Elle n’est ni négative, ni destructrice, ni au service d’un quelconque agenda étranger. Elle n’est irrespectueuse ni envers nos institutions, ni envers notre Monarchie, ni envers ces hommes et ces femmes — ceux qui reposent sous terre comme ceux qui marchent encore sur elle — qui ont servi et continuent de servir ce beau pays.

C’est une liberté d’expression responsable et constructive : celle qui critique pour réparer, jamais pour démolir. Celle de Lamborghini devant Ferrari, venu montrer la pièce défaillante non pour humilier le constructeur, mais parce qu’il aimait ses voitures.

La preuve que le Maroc est diQérent, ce n’est pas qu’on y critique. C’est qu’on peut y critiquer en aimant.

Cette liberté, je la dois d’abord à un Roi clément, modeste et noble, que je compte parmi mes lecteurs les plus précieux. Je lui renouvelle ici ma profonde gratitude pour ses encouragements, avec l’humilité de celui qui sait que sa plume ne vaut que par la conVance qu’on lui accorde.

CE QUE COÛTE L’ORGUEIL

Ferrari a perdu un client et gagné un rival. Et nous, que perdons-nous ?

Nous perdons notre jeunesse, qui est descendue dans la rue à l’automne 2025 réclamer des écoles et des hôpitaux dignes de ce nom, et qui, faute d’être entendue, ira construire sa « Lamborghini » ailleurs — à Montréal, à Paris, à Dubaï. Nous perdons nos compétences de la diaspora, qui frappent à la porte avec des projets, des capitaux, des réseaux, et s’entendent répondre qu’elles « ne connaissent pas le terrain ». Nous perdons surtout la con;ance : chaque critique méprisée, c’est un citoyen de plus qui cesse de voter — ou qui vend sa voix, parce qu’il ne croit plus qu’elle vaille davantage que deux cents dirhams.

J’ai quitté le Maroc à vingt-trois ans. Je sais ce que représente le fait de bâtir loin de chez soi. Et je sais combien de talents sont partis, non par ambition, mais par lassitude d’avoir raison devant des portes fermées.

AUX VAINQUEURS DU 23 SEPTEMBRE

À ceux qui sortent des urnes avec une majorité, je ne demande pas d’être infaillibles. Enzo Ferrari ne l’était pas. Je leur demande quatre choses, quatre seulement, que le fermier d’Émilie aurait comprises sans qu’on les lui explique.

Véri;er avant de répondre. Chaque alerte citoyenne, chaque article de presse, chaque rapport de la Cour des comptes est un disque d’embrayage posé sur votre bureau. Démontez-le avant de juger celui qui l’apporte.

Juger le message, jamais le messager. L’origine, la région, le parcours, l’exil : rien de tout cela ne rend une information vraie ou fausse. Seuls les faits le font.

Transformer la critique en chantier. Lamborghini a transformé une humiliation en usine. Faites mieux que Ferrari : transformez chaque critique en réforme, avant qu’elle ne devienne une rupture.

Signer la clause de Maranello. Acceptez d’être jugés sur votre conduite, et pas seulement sur vos promesses : déclarations de patrimoine vériVées, sanctions réellement appliquées, inéligibilité pour ceux qui ont trahi. Que le mauvais conducteur ne puisse plus jamais revenir chercher les clés.

اللي بغا العسل يصبر لقريص النحل

Qui veut le miel doit supporter la piqûre des abeilles.

Le pouvoir est un miel. La critique en est l’abeille. Qui refuse l’une ne mérite pas l’autre.

ÉPILOGUE : L’ITALIE A GAGNÉ

Cette histoire a pourtant une Vn heureuse, et c’est elle que je veux oDrir au Maroc. Plus de soixante ans après la querelle, qui a gagné, de Ferrari ou de Lamborghini ? Ni l’un ni l’autre. C’est l’Italie qui a gagné. Deux géants au lieu d’un. Deux emblèmes qui font rêver la planète. La rivalité née de l’orgueil a Vni par servir la nation.

Mais imaginez un instant l’autre version. Celle où Enzo Ferrari, ce jour-là, aurait simplement dit : « Montrez-moi cette pièce. » Celle où le fabricant de tracteurs et le bâtisseur de légendes auraient travaillé côte à côte. Qui sait ce que l’Italie aurait alors construit ?

Le Maroc n’a pas à choisir entre le tracteur et le cheval cabré. Il a besoin des deux : de ceux qui labourent et de ceux qui font rêver, du citoyen qui signale et du responsable qui écoute. Il a besoin de dirigeants qui aient l’humilité du mécanicien et l’ambition du constructeur.

Alors, à vous qui gouvernez désormais, une seule question — et je vous laisse y répondre en conscience :

Le jour où un fermier viendra vous parler de votre embrayage, l’écouterez-vous… ou fabriquerez-vous, vous aussi, votre propre taureau ?

Message transmis. Et, je le sais déjà, bien reçu — par mes lecteurs, par mes amis, et par tous les autres.