AINSI VIT ABDELHAK NAJIB DANS LE CINÉMA

Mounir Serhani


 
Depuis au moins 2015, mes conversations et mes débats avec Abdelhak Najib m’ont progressivement révélé un homme de lettres, de pensée et d’esprit singulier, dont le rapport au cinéma dépassait de très loin celui du critique à son objet. Najib ne parlait pas du cinéma : il habitait le cinéma. Et peut-être faut-il remonter à sa première initiatrice pour comprendre cette passion : sa maman, que Dieu ait son âme, Mi Habiba, comme j’aimais à l’appeler moi-même, elle aussi profondément habitée par le cinéma et par cette passion étonnante pour le cyclisme allemand. Il y avait quelque chose de presque romanesque dans cette transmission : une mère qui ouvre à son fils les portes d’un monde d’images, de récits et de passions, et un enfant qui, devenu homme de lettres, ne cessera plus de vivre dans cet univers. Chez Najib, le cinéma est ainsi devenu bien davantage qu’un art : une mémoire affective, une langue intérieure, une manière de regarder les hommes et le monde. C’est peut-être pourquoi, derrière ses jugements parfois tranchants, j’ai toujours perçu la même exigence : croire que le cinéma marocain pouvait être davantage qu’une industrie ou un divertissement – qu’il pouvait devenir une manière pour le Maroc de se raconter, de se penser et de prendre place dans l’imaginaire du monde.
 
Il y a donc des critiques qui regardent les films et d’autres qui regardent, à travers les films, l’état d’une société. Abdelhak Najib appartient à cette seconde catégorie. Chez lui, parler de cinéma revient rarement à parler seulement de mise en scène, de scénario ou de box-office. Le cinéma devient un révélateur : il dit ce qu’un pays ose regarder de lui-même, ce qu’il préfère oublier, ce qu’il transforme en récit et ce qu’il laisse dans l’ombre.
 C’est peut-être pour cela que son discours sur le cinéma est souvent sans complaisance. Abdelhak Najib ne considère pas la critique comme une cérémonie d’admiration réciproque. Il la conçoit comme un exercice de vigilance. Aimer le cinéma, pour lui, c’est précisément refuser de lui mentir.
 Après plus de trois décennies consacrées au septième art, son regard s’est construit dans une fréquentation considérable des cinématographies mondiales. Bergman, Kurosawa, Tarkovski, Fellini, Kiarostami, Godard, Truffaut, Scorsese, Satyajit Ray, Yılmaz Güney : cette constellation n’est pas décorative. Elle constitue pour lui une véritable école du regard. On ne peut prétendre penser le cinéma marocain en ignorant ce que le cinéma a produit ailleurs. 
 Car Abdelhak Najib pose une exigence première : avant de parler du cinéma, il faut apprendre à regarder.
 
Regarder vraiment
 
Regarder les images, mais aussi les silences ; les dialogues, mais aussi ce qui se joue derrière eux ; la lumière, le cadre, le son, le rythme, le hors-champ. Le cinéma, dans cette perspective, n’est jamais une simple histoire racontée avec une caméra. C’est une écriture spécifique du visible et de l’invisible.
 Il reprend ainsi, dans sa réflexion, une définition de David Lynch qui lui est particulièrement chère : le cinéma serait le désir de marier l’image au son. Mais chez Najib, ce mariage ne relève pas seulement de la technique. Il devient une alchimie esthétique : faire naître du sens à partir de la rencontre des arts. C’est pourquoi il se méfie profondément d’un cinéma qui se contente d’illustrer un scénario. Pour lui, passer du texte à l’image ne consiste pas à traduire mécaniquement des phrases en plans. Il faut une transmutation : que le récit devienne sensation, que le scénario devienne chair, que l’idée devienne émotion. 
 
Et c’est ici que sa critique devient presque une éthique.
 
Pourquoi faire un film ?
Qu’avons-nous réellement à dire ?
Pourquoi cette histoire plutôt qu’une autre ?
Pourquoi cette image ?
Pourquoi maintenant ?
 
Ces questions, apparemment simples, constituent chez Najib le préalable de toute entreprise cinématographique sérieuse.
 Il ne reproche donc pas au cinéma marocain de ne pas être suffisamment spectaculaire. Il lui reproche quelque chose de plus grave : de ne pas toujours être suffisamment habité.
Ce qui lui manque, à ses yeux, c’est parfois la profondeur émotionnelle, la capacité à faire ressentir plutôt qu’à simplement montrer. Il convoque à ce propos la pensée de Kiarostami : la souffrance ne se comprend pas seulement, elle se ressent. Et cette exigence vaut pour toutes les émotions humaines. Un film doit faire éprouver la douleur, mais aussi le bonheur, la peur, le désir, la joie, l’angoisse. 
 
Ainsi, derrière la critique esthétique se dessine une question anthropologique : que reste-t-il de l’humain lorsque l’image ne parvient plus à nous émouvoir ?
 
Mais Abdelhak Najib ne s’arrête pas là.
Son idée du cinéma marocain est également liée à une responsabilité collective. Pour lui, le cinéma doit défendre les grandes causes du Maroc. Cela ne signifie évidemment pas fabriquer une propagande cinématographique ni transformer l’écran en tribune institutionnelle. Cela signifie beaucoup plus profondément : le cinéma marocain doit être capable de raconter le Maroc dans sa complexité, sa mémoire, ses fractures, ses réussites, ses imaginaires et ses aspirations.
 
Un pays ne se défend pas seulement avec des discours diplomatiques.
 
Il se défend aussi par ses récits.
Par ses images.
Par les personnages qu’il donne au monde.
Par les histoires qu’il choisit de raconter.
 
Le cinéma devient alors une forme de souveraineté narrative.
 
Cette idée prend une dimension particulière dans le contexte marocain. Le pays dispose d’un patrimoine historique, culturel et humain considérable, mais il reste encore à construire une véritable puissance narrative capable de porter cet imaginaire au-delà des frontières. Najib semble dire, en substance : si nous ne racontons pas nous-mêmes notre histoire, d’autres la raconteront à notre place. Et c’est là que le cinéma rejoint la culture, la mémoire et même la diplomatie.
 
Mais Abdelhak Najib refuse parallèlement le narcissisme culturel. Défendre le cinéma marocain ne signifie pas le sanctuariser contre toute critique. Au contraire. Son regard sur la production nationale est parfois extrêmement sévère. Il dénonce l’autosatisfaction, les postures de génie incompris, les scénarios faibles, les dialogues sans relief et une certaine tendance à confondre ambition et grandeur. 
 Cette sévérité n’est pas un désamour. Elle est peut-être la forme la plus exigeante de l’attachement.
On ne demande beaucoup qu’à ce que l’on croit capable de beaucoup.
 
Abdelhak Najib veut précisément que le cinéma marocain cesse de se comparer à lui-même et accepte de se mesurer aux grandes œuvres du cinéma mondial. Il ne s’agit pas de les imiter. Il s’agit de leur répondre. Car la véritable ambition artistique n’est pas de demander au monde de nous applaudir ; elle consiste à produire des œuvres qui obligent le monde à nous regarder.
 C’est également pourquoi sa conception du cinéma est inséparable de la culture générale. Un cinéaste ne peut vivre dans une bulle cinématographique. Il doit connaître l’histoire, la littérature, la philosophie, la peinture, la musique, les sociétés humaines. Le cinéma est, par essence, un art de synthèse. Kurosawa le rappelait déjà : il porte en lui quelque chose de la littérature, du théâtre, de la philosophie et des autres arts. 
 
Ainsi parlait Abdelhak Najib du cinéma : comme d’un art qui exige une culture du regard avant même une maîtrise de la caméra.
Et peut-être est-ce là que se situe le véritable enjeu de sa pensée.
 Il ne réclame pas seulement davantage de films.
Il réclame davantage de pensée dans les films.
Davantage de risque.
Davantage de vérité.
Davantage d’audace.
Davantage de Maroc aussi — mais un Maroc vivant, contradictoire, complexe, débarrassé des cartes postales comme des caricatures.
 Le cinéma qu’il appelle de ses vœux n’est donc ni un cinéma de propagande ni un cinéma de complaisance. C’est un cinéma qui assume la responsabilité de regarder son pays avec suffisamment d’amour pour ne pas le flatter et suffisamment de courage pour ne pas le trahir.
 
Au fond, pour Abdelhak Najib, filmer le Maroc, c’est prendre position sur le Maroc. Et c’est peut-être pourquoi son discours dépasse largement la question cinématographique. Car derrière chaque film, il pose une question plus vaste : quelle image voulons-nous laisser de nous-mêmes ? La réponse ne se trouve pas seulement dans les salles obscures. Elle se trouve dans notre capacité à faire de la culture une force de représentation, de connaissance et de projection.
 C’est en cela que le cinéma, chez Abdelhak Najib, cesse d’être simplement le septième art. Il devient une manière pour un pays de se raconter, de se penser et de défendre sa place dans l’imaginaire du monde.