DE LA MÉDIOCRITÉ À LA MÉDIOCRATIE : HISTOIRE ET ANATOMIE D’UNE ENTROPIE SOCIALE MORTELLE – ACTE 1

Abderrahim Chiheb
Dans nos sociétés contemporaines, l’omniprésence de la médiocrité – avec ses diverses notions connexes comme le déclassement, la précarité, l’uniformisation, la désillusion,etc. – constitue un phénomène social et culturel majeur qui, au-delà de sa banalisation trompeuse de surface et de son apparence bénigne ; masque, en réalité, une gravité sérieuse et lourde de conséquences se traduisant par une entropie sociale, c’est-à-dire une désorganisation et un désordre qui menacent insidieusement la cohésion et l’équilibre de ces sociétés. Dans le fond, cette situation est révélatrice des dynamiques de changement économique, sociale et culturelle à l’œuvre ; et soulève, de ce fait même, des questions cruciales interrogeant ces mutations et les répercussions potentielles qui peuvent, à terme, en résulter au sein du monde d’aujourd’hui.
En effet, loin d’être un événement isolé ou un simple défaut de conjoncture, la médiocrité – de par son envergure et les proportions critiques qu’elle a atteintes, actuellement- est devenue clairement un fléau social périlleux, malsain et toxique. Un phénomène aux multiples facettes, qui touche à la qualité, la performance, l’effort, et à l’ambition au point d’affecter la vie des gens à tous les niveaux. La gravité de la situation nous force à ouvrir les yeux et prendre conscience de la pleine mesure de ce fait social et culturel sourd et muet qui avance sans crier gare et dont on est loin d’évaluer les dangers potentiels et les conséquences funestes auxquelles il pourrait donner lieu.
D’autant plus que la dimension planétaire, à présent, acquise, par ce phénomène, nous interpelle frontalement et nous questionne tous à propos de ce saut dans l’inconnu que nous sommes en passe d’accomplir collectivement ; en faisant peser sur tous le spectre d’une menace d’un genre nouveau. Une menace qui pourrait compromettre non seulement notre devenir mais porter atteinte à notre humanité ; c’est-à-dire à ce socle de valeurs partagées et au destin commun qui, depuis la nuit des temps, n’ont cessé de faire la force et l’unité de la communauté des hommes, grâce auxquelles elle a pu vivre et survivre, parfois, face aux épreuves de la vie qui ont constamment jalonné son existence.
I. Radioscopie de la Médiocrité
Archéologie d’une inversion sémantique
L’histoire de l’humanité nous rappelle que la médiocrité a toujours été le lot partagé entre le commun des mortels. Cependant, il convient de la considérer non comme une donnée immuable, mais comme une construction culturelle et sociale dont la signification n’a cessé de muter au fil des âges. Explorer cette généalogie, c’est mettre à nu le caractère multidimensionnel et fascinant d’un concept qui, d’idéal de sagesse, s’est transformé en stigmate de l’aliénation moderne.
L’Antiquité et La vertu du juste milieu
L’origine latine du terme, mediocritas (dérivé de medius, le milieu), portait initialement une connotation éminemment positive. En latin classique, elle désignait un état de modération et d’équilibre, une position intermédiaire permettant de se démarquer des extrêmes. C’est ce sens que célébrait le poète Horace dans ses Odes à travers ‘’la aurea mediocritas’’ (la juste médiocrité dorée) : un idéal de vie simple fuyant la démesure et l’hubris pour atteindre la tranquillité de l’âme.
Cette perception transcendait le domaine poétique pour venir s’ancrer dans la métaphysique aristotélicienne. Pour Aristote, la vertu, ‘’aretè’’, résidait précisément dans la ‘’mesotès’’, ce juste milieu entre deux extrêmes. Ainsi, le courage, selon lui, se situait à mi-chemin entre la lâcheté et la témérité ; la tempérance entre l’abstinence totale et la luxure. Hissée au rang de sagesse, la médiocrité antique était une conquête de soi, une discipline de la mesure qui irriguait jusqu’aux transactions marchandes de Rome, où elle était synonyme de circonspection et de vigilance.
De l’humilité Du Moyen-Âge au génie la Renaissance
Sous l’emprise du christianisme médiéval, la médiocrité subit une première inflexion. L’humilité et l’acceptation résignée de sa condition sociale deviennent les nouvelles vertus cardinales face aux péchés d’orgueil et de la quête de gloire. Dans cette configuration, être ‘’médiocre ‘’ signifiait consentir pieusement à sa place dans l’ordre divin.
Puis, un nouveau revirement survient avec la Renaissance qui, renouant avec l’humanisme gréco-romain, a placé l’individu au centre de l’univers. A la même période apparaît l’idée de l’idéal de ‘’l’uomo universale’’, l’homme universel, dont Léonard de Vinci a été, par ailleurs, l’incarnation, pour délester la médiocrité de sa valeur positive. Ce nouveau contexte valorise, désormais, l’ambition, le génie et la singularité. La médiocrité commence alors à être perçue par défaut : elle est ce qui manque de talent, ce qui s’oppose à l’excellence et à l’aspiration créatrice.
Les lumières et l’ère moderne ou Le basculement définitif
Le XVIIIe siècle et les Lumières introduisent de nouveaux paradigmes : ‘’le progrès’’, ‘’la perfectibilité humaine’’ et ‘’l’autonomie individuelle’’. Travaillée par ces idées puissantes, la médiocrité s’éloigne peu à peu de la modération pour devenir une entrave. Elle commence même à être assimilée à ‘’l’ignorance’’, à ‘’la superstition’’ et au manque ’’d’esprit critique’’.
Mais, c’est, toutefois, au XIXe siècle, sous les effets additionnés du triple choc de la Révolution industrielle, de l’essor de la bourgeoisie et de l’idéal méritocratique, que le sens de la médiocrité bascule définitivement dans la dépréciation. Ainsi, dans une société obsédée par la réussite individuelle, la médiocrité achève son parcours pour recueillir sa charge péjorative contemporaine. Elle devient, alors, synonyme de ‘’ banalité’’, de ‘’conformisme’’ et de ‘’petitesse d’esprit’’. Comme le soulignait Balzac, elle devient l’attribut d’une classe qui se contente du minimum et redoute l’éclat. Ainsi, le passage de la mediocritas, l’équilibre choisi, à la médiocrité, l’insuffisance subie, est alors consommé.
II. Le scrutin de la médiocrité à travers le prisme foucaldien
La médiocrité disséquée par Foucault
Questionner la nature de la médiocrité, en disséquer les causes et les raisons fondamentales, exige de sortir des sentiers battus et adopter une analyse critique. En fait, il ne s’agit pas d’aborder ce phénomène comme l’expression d’une simple défaillance individuelle, mais comme une problématisation au sens de Michel Foucault. C’est-à-dire un procédé qui ne s’intéresse pas tant à la résolution du problème qu’à l’étude des conditions historiques et sociales qui font qu’un sujet — ici, la médiocrité — se transforme en objet de savoir, de pratiques et de discours.
L’anatomie du Pouvoir : Une force productrice
Pour mettre à nu les mécanismes qui favorisent la construction et la normalisation de la médiocrité, nous devons mobiliser l’approche historico-critique foucaldienne. Celle-ci révèle que le pouvoir n’est pas seulement une force oppressive s’exerçant verticalement, mais une dynamique mouvante et diffuse, qui circule à travers l’ensemble du corps social.
C’est à ce niveau qu’intervient le concept de ‘’Gouvernementalité’’. Il s’agit précisément de l’art de ‘’conduire les conduites’’, d’orienter le comportement des populations non plus par la contrainte brute, mais par un arsenal de procédés visant à semer les graines de la docilité et à l’assoir au sein de chaque individu. En fait, au nom de l’intérêt général, du confort et du bien-être collectif, le système installe une puissance dont les effets s’exercent à distance. Une fois intériorisée, cette force porte les individus à s’autogouverner ; Ainsi, la médiocrité cesse d’être perçue comme une limite imposée de l’extérieur pour devenir une pulsion interne de conformité.
Le Biopouvoir : La gestion managériale de la vie
Le second pilier de cette anatomie est le ‘’Biopouvoir’’, ou ‘’biopolitique’’. Il est né avec l’éclosion des États modernes dont le pouvoir, qui a nature managériale, s’exerce directement sur la vie collective : il s’agit d’administrer et de réguler les aspects les plus biologiques de l’existence (santé, démographie, natalité, la mortalité, la longévité) pour optimiser la population comme un ‘’stock productif’’, c’est-à dire un potentiel rentable pour la production économique.
Dans ce cadre, la médiocrité se mue en une norme de gestion et le ‘’Biopouvoir’’, aidé par les statistiques, les sondages et les politiques de prévention, devient l’instrument de choix permettant de surveiller la conformité des individus aux objectifs fixés par l’État. Ainsi, en traitant l’humain comme une donnée statistique à protéger et à réguler, le système évacue de l’être humain toute dimension de singularité ou de grandeur. En fait, on ne cherche plus l’excellence du sujet, mais la survie et la sécurité du groupe, ce qui conduit inévitablement, sous couvert de la protection sociale, à un nivellement par le bas.
Le Pouvoir disciplinaire : l’architecture du conditionnement
Il s’agit d’un processus qui incarne le ‘’Pouvoir Disciplinaire’’ et dont les effets impactent simultanément les corps et les esprits. Il est présent au sein des institutions —, l’armée, la prison, l’école, l’usine, l’administration — et se déploie suivant une logique qui repose sur l’ordre, la surveillance et la sanction. Comme l’explique Foucault dans son ouvrage ‘’Surveiller et punir’’, la vocation de ce dispositif ainsi que les techniques qu’il emploie est de façonner des corps dociles et des esprits obéissants.
En plus claire, ce système discipline les comportements pour obtenir un maximum de productivité et d’utilité. Par l’enfermement, la notation et la correction des ‘’déviances’’ et des écarts, on dresse l’individu pour qu’il s’insère passivement et sans résistance dans l’appareil social. Dans cette configuration, le génie ou l’originalité sont perçus comme des anomalies perturbatrices. D’où le choix d’une option qui cultive, dès le plus jeune âge chez les individus, les valeurs de l’obéissance et de l’assujettissement, transformant ainsi la velléité d’excellence en un désir de normalité.
Ce phénomène trouve une illustration saisissante dans la dérive des indicateurs de performance, la systématisation des formulaires à instruire, des cases de sélection à cocher, des grilles d’évaluation, au sein des différentes institutions et les divers organismes de l’État, dans les administrations publiques et les l’entreprises privées. Ce constat révèle, en filigrane, comment ce modus operandi, a pris, moyennant des automatismes, des paramètres et des procédés, issus du culte de la procédure, l’avantage sur l’individu en portant atteinte à sa liberté et tuant en lui l’intelligence, la créativité et tout désir d’excellence ou de performance.
Sous le règne procédural, enfanté et nourri par une bureaucratie défaillante, le seul mot d’ordre, destiné au personnel travaillant, n’est plus de performer, de créer ou d’innover ; mais celui de prioriser la règle sur le résultat, de se conformer aux normes du SYSTEME qui, par ailleurs, pourrait servir, le cas échéant, de protection contre d’éventuelles critiques ou remises en question. Ce qui ne manque pas de conduire à la ‘’déresponsabilisation’’ des travailleurs qui, de ce fait se trouvent, in fine, relégués à une posture de subordination par rapport à ce système, devenu le véritable maître du jeu.
Du contrôle externe à la norme intériorisée
Enfin, cette organisation complexe du pouvoir est indissociable des concepts du ‘’Savoir’’ et de la ‘’Subjectivation’’. De fait, le savoir, chez Foucault, ne représente pas une vérité objective et universelle, mais un produit du pouvoir d’une société à une époque donnée. Ce que nous acceptons comme ‘’Vérité’’ dépend des règles et des institutions que légitiment certains discours (médicaux, juridiques, scientifiques).
Quant à la ‘’Subjectivité’’, elle est ce processus par lequel l’individu se constitue en tant que sujet à travers ces vérités imposées. Le pouvoir et le savoir produisent des catégories (normal/anormal, sain/malsain) que l’individu finit par s’approprier. Ce faisant, on n’a plus besoin de recourir à la force pour amener l’individu à intérioriser des normes de santé, de performance ou de moralité, dans la mesure où il devient son propre surveillant. Il se gère et se limite lui-même, conformément aux vérités secrètement tapies au fond de son être. La médiocratie atteint ici son stade ultime : celui où l’homme est l’artisan de son propre asservissement.
III. La Genèse de la Médiocrité moderne : Individualisme, Immédiateté et Égalitarisme
Aux origines de la médiocrité moderne : individualisme, urgence et égalitarisme
Après avoir analysé les mécanismes du pouvoir qui normalisent la médiocrité, il convient d’identifier les racines sociologiques et psychologiques qui ont favorisé son éclosion. Comme, le souligne le diagnostic, la médiocrité n’est pas seulement un produit institutionnel, mais le résultat d’une convergence de plusieurs crises : l’avènement de l’individualisme utilitariste, le culte de l’immédiateté du monde moderne et une dérive de l’idéal égalitaire.
Le paradoxe central du néolibéralisme : l’individu contre luimême
Depuis les Lumières jusqu’à l’ère néolibérale, la notion d’individu a acquis progressivement ses lettres de noblesse en devenant une valeur suprême qui fait naître, par la suite, chez l’individu, outre la liberté, le désir d’être autonome. Cependant, cette quête d’autonomie a déraillé vers un individualisme purement utilitariste. Ainsi, sous l’influence et la pression du néolibéralisme, l’être humain a été réduit à une équation managériale où seule compte la performance quantifiable, la rentabilité immédiate et le gain rapide.
Cet état de choses, a créé un terrible paradoxe qui a exposé l’individu à une pression psychologique intenable : Car, plus le système l’incite à être ‘’libre’’, ‘’ indépendant’’, plus il devient moins libre, plus dépendant, toujours responsable de sa réussite comme de son échec, et, au final, totalement seul et isolé. Face à cette exigence de performance absolue, que vient accentuer, par ailleurs, l’affaissement des structures de soutien traditionnelles (famille, école, solidarités), l’individu s’épuise et finit, au bout de ce calvaire, par basculer dans la médiocrité qui devient alors une stratégie de repli. Justement, parce que faute de pouvoir atteindre une excellence devenue inatteignable et toxique, on se réfugie dans le confort médiocre et le renoncement. On abandonne le dur labeur et la transcendance pour se réfugier dans l’incurie et la suffisance, transformant ainsi l’idéal de dépassement de soi en une simple quête de sécurité.
La tyrannie de l’instant, la dictature de l’urgence et le culte du clic
La médiocrité contemporaine trouve dans la culture de la superficialité un terrain favorable à son développement. Une dynamique qui ne cesse de s’amplifier et s’intensifier sous l’effet des nouvelles technologies numériques dont l’impact est de plus en plus visible et important. En fait, ces technologies sont, en réalité, un générateur idéal fonctionnant à flux tendu pour la reproduction et l’amplification systématique de la médiocrité. Pris de court par le rythme rapide de cette évolution, l’homme contemporain est passé, dans les faits, du temps long nécessaire à la réflexion’’ au temps court de la satisfaction immédiate à la récompense instantanée.
C’est, cela précisément ce que l’on peut constater à travers le spectacle qu’offrent les réseaux sociaux dont la force et la puissance attractives sont entièrement bâties autour de l’économie de l’attention dont univers numérique fait une pièce maîtresse. Dans cet univers numérique, on valorise la rapidité au détriment de la profondeur, et le « clic réflexe’’ au détriment de la pensée critique ; de même que, l’immédiateté y opère comme un anesthésiant rendant obsolètes l’effort soutenu et la patience qui forment le chemin qui mène à l’excellence. Enfin, dans cet environnement nouveau, la futilité est la norme ; tandis que le vacarme de la distraction, le spectacle et le divertissement sont le lot de consolation servi à des êtres humains en mal de vivre, qui peinent à donner un sens à leurs existences.
Voici un exemple significatif, à la fois, par son évidence et par son développement, au sein du milieu estudiantin particulièrement, traduisant ce que Bernard Stigler appelle la ‘’prolétarisation cognitive’’, (La société automatique :1. L’avenir du travail, 2015). Celle-ci a émergé, en fait, au sein d’une situation totalement nouvelle dans laquelle les hémicycles et les salles de cours des universités sont devenus une gigantesque usine de PC portables. Dans ce nouveau décor, l’attention des étudiants, prise en tenaille entre le copier-coller machinal du diaporama et la consultation compulsive des notifications, se trouve entièrement distraite et déconcentrée.
Si bien que cette situation – fondamentalement réfractaire au temps long, à la maturation de la pensée et à la réflexion profonde qui sont, en fait, essentiels pour l’apprentissage et la compréhension – finit par engendrer, chez ces étudiants, à un état d’esprit créant un rapport nouveau au savoir. Celui où ce savoir n’est plus perçu comme le vecteur de la grandeur et de l’élévation intellectuelle et morale de l’Homme, mais tout juste comme n’importe quel produit de consommation. Quelque chose de marginale, comparé aux questions, jugées cruciales, de l’examen, de la note et du diplôme. Les propos recueillis des étudiants, illustre clairement ce qui constitue le cœur de leurs priorités et l’enjeu qui les mobilisent, aujourd’hui.
L’Utopie de l’égalitarisme ou le nivellement par le Bas
Enfin, la genèse de la médiocrité est indissociable d’une certaine mécompréhension ou malentendu sur la question de l’idéal égalitaire. En effet, si l’égalité des droits et des chances est le fondement de la démocratie, son dérapage vers un égalitarisme radical conduisant à un rejet voire une hostilité envers toute forme de singularité, de distinction ou de talent supérieur.
En fait, à travers cette vision, finalement, biaisée de la réalité, que l’excellence est perçue comme une arrogance ou une exclusion. En conséquence, le système se résout à opter, en ménageant les sensibilités des uns et des autres et pour maintenir une cohésion sociale de façade, à un nivèlement des exigences par le bas qui, au bout du compte, pénalisent les plus performants et favorisent les plus faibles. On préfère une « moyenne » rassurante à une élévation exigeante. Ce jeu dialectique entre le système social et l’individu débouche sur un engrenage pernicieux, un cercle vicieux dans le sens où le système fabrique un individu médiocre et sans relief qui, devenu la norme, reproduit et verrouille à son tour la médiocrité du système.
En définitive, l’anatomie de ce naufrage, semble ne laisser aucun doute quant aux enseignements tirés sur le sens de la médiocrité dans les sociétés contemporaines d’aujourd’hui. Celle-ci n’est plus cette posture défensive que la sagesse ancienne brandissait face aux hommes, orgueilleux et arrogants qui, mus par le succès et le pouvoir, tombent dans l’excès et la démesure. La médiocrité, de nos jours, est un grand fléau qui, au-delà de l’apparence de façade, présente le visage d’une médiocratie sous laquelle se dissimule, en réalité, un système social entièrement institutionnalisé. Une sorte de mécanique sinistre et toxique dont l’action concourt insidieusement, à l’affaiblissement et l’anéantissement des idéaux, des rêves et des désirs profonds qui, depuis toujours, ont animé l’esprit des hommes.
Ainsi, il a été fait état des différentes métamorphoses sémantiques opérées au sein du mot ‘’médiocrité’’ et les divers avatars qu’il a épousés, au fil du temps ; puis, des concepts de ‘’normalisation’’ de Michel Foucault, pour, précisément, expliquer comment on est passé de la propension quasi naturelle à l’excellence à une tendance résignée à la docilité, et, enfin, des dérives du néolibéralisme, qui, conjugué à la tyrannie de l’immédiateté et de l’instantanéité généralisées, l’accélération sociale (Hartmut Rosa, Accélération : une critique sociale du temps,2010) à l’ère numérique, ont transformé l’individu en un être social fatigué et éreinté qui a du mal à suivre la cadence effrénée du monde contemporain.
Il semble qu’aujourd’hui, les choses ont atteint un seuil critique qui nous rapproche irrémédiablement du point de la rupture. En cause, bien évidemment, l’emprise d’un système figé et aliénant, des corps, soumis et obéissants, et des esprits dépossédés du libre-arbitre et de toute volonté de transcendance car, hypnotisés, en permanence, par le clic numérique. Telles sont les véritables causes qui probablement conduiraient les sociétés actuelles à un ‘’totalitarisme’’ d’un genre inédit : ‘’Un totalitarisme’’, jamais rencontré jusqu’à présent car, il s’appuie sur une technologie douce et invisible dont l’ultime finalité est le contrôle et la surveillance des individus.
Mais, ce scénario, qui, aujourd’hui, n’est à ses débuts seulement risque de prendre, dans un avenir proche, une dimension qui changerait radicalement la physionomie de l’Humanité. Il ne s’agit donc pas d’une prédiction de mauvais goût pour faire peur aux gens, mais d’une alerte à prendre au sérieux, un appel solennel pour une prise de conscience visant à faire comprendre que cet état de choses n’est ni une fatalité ni un effet de hasard ; mais la conséquence des choix d’un monde qui a capitulé en renonçant à sa grandeur et à sa dignité, et en sacrifiant l’esprit et le relief de la pensée sur l’autel du dogme de la norme, du confort intellectuel et de la sécurité bureaucratique. Ceci dit, il n’est pas trop tard pour changer les choses en mieux et défaire ce que les hommes ont fait de leurs propres mains : Mais, comment et de quelle manière ?
C’est la question centrale qu’il faudrait, semble-t-il, se poser. La réponse idoine à cette question de fond devrait, probablement, passer par une approche globale au moyen de laquelle il serait possible de réhabiliter et de resusciter le socle des grandes valeurs constitutifs de la dignité humaine qui ont rendu l’homme digne de respect, de considération, et d’estime. Mais, pour gagner ce pari difficile, il faudrait inéluctablement consentir, à titre individuel et collectivement, de faire le sacrifice que nul autre ne peut remplacer : Celui d’une authentique révolution des esprits, d’un changement total des paradigmes et d’une véritable réforme intellectuelle et morale, en rupture radicale avec le système de pensées qui a donné naissance la médiocrité.


