INTERVIEW DE ABDELHAK NAJIB, ÉCRIVAIN, JOURNALISTE ET CINÉASTE – «LE CINÉMA DOIT DÉFENDRE LES GRANDES CAUSES DU MAROC»

Par Reda Mouhcine
Maroc Diplomatique
À travers Les Évadés de Tindouf, Abdelhak Najib porte à l’écran l’histoire des prisonniers marocains des camps de Tindouf. Dans cet entretien, l’écrivain, journaliste et cinéaste revient sur les motivations de son film, son devoir de mémoire, sa vision du rôle du cinéma dans la défense des causes nationales et livre un regard critique sur la production cinématographique marocaine.
- Vous avez choisi de raconter cette histoire à travers une fiction plutôt qu’un documentaire. Qu’est-ce que le cinéma de fiction permet de transmettre que les images d’archives ou les témoignages seuls ne permettent pas ?
D’abord, il y a la force et l’intensité de cette histoire qui ne peut être résumée en un documentaire, à moins d’y consacrer de longues années de travail pour faire témoigner le maximum d’anciens détenus, raconter leur vie, recouper avec d’autres faits de l’histoire, et surtout avoir accès aux archives et à une documentation fournie sur le sujet. Ce que nous n’avons pas. Pour une simple raison, les prisonniers de Tindouf ont souvent été considérés comme les oubliés de l’histoire dont il ne fallait pas parler. D’ailleurs, quand des personnes ont eu vent de mon tournage sur Tindouf, tous m’ont dissuadé de faire le film, y compris des officiels et des gens du gouvernement, sous prétexte que c’est un sujet tabou. L’Histoire m’a donné raison puisque Sa Majesté le Roi, que Dieu le Glorifie, a consacré deux bons paragraphes à Tindouf dans son discours historique du 31 octobre 2025.
C’est dire qu’une fiction, à partir de faits réels et avérés a été pour moi une manière de raconter cette histoire de courage et de liberté avec plus de densité en dotant les personnages de cette dimension universelle, car cette histoire peut être celle de tous les prisonniers du monde sous le joug de groupes criminels comme le « Polisario », véritable organisation criminelle, coupable de crimes contre l’humanité et dont les responsables doivent être traduits devant les tribunaux du monde. Mais au-delà, la fiction permet une certaine poésie, permet de donner toute sa place à l’imaginaire, permet de suggérer sans être trop frontal ni direct. Car le cinéma est un art subtil, fin qui suggère par l’image ce que le mot ne peut dire.
- Votre film s’inspire de témoignages d’anciens détenus des camps de Tindouf. Quel récit vous a le plus marqué au point de devenir une scène du film ?
Il y a plus de vingt ans, j’avais donné la couverture d’un magazine que je dirigeais à l’un des héros de l’enfer de Tindouf. Je l’ai fréquenté durant des années, d’ailleurs, et nous sommes devenus amis. J’ai aussi rencontré d’autres détenus qui m’ont raconté d’autres histoires qu’il a fallu étayer par d’autres rencontres en faisant mes travaux de recherches avant le tournage, surtout dans le Sahara marocain. Les récits sont tous horribles, d’une tragédie inhumaine. Passer 20, 30 ou même 45 ans dans les mouroirs de Tindouf est surhumain. Supporter la torture, la faim, la soif, le froid, la chaleur, le manque de sommeil, l’angoisse rivée au ventre, la peur et tenir, avec l’espoir de revenir un jour au pays, c’est la définition ultime de l’héroïsme pour moi. L’une des scènes marquantes est celle d’un détenu que l’on a mis dans un trou et on a jeté un serpent venimeux avec lui pour le mordre et l’achever. Il y a aussi l’histoire de cette femme qu’on voit dans le film, violée et torturée par un pseudo soldat, qui a décidé à la fin de la transporter sur une brouette comme du bétail avant de la calciner. Vous savez, les histoires de ces femmes et ces hommes sont poignantes, mais leur courage et leur espoir sont incommensurables.
- Le Sahara marocain est un sujet souvent abordé sous un angle diplomatique ou politique. Était-il important pour vous de remettre l’humain au centre de cette histoire ?
L’art, le cinéma, la littérature, les documentaires permettent de porter un autre regard sur notre Sahara. Le travail réalisé par la diplomatie marocaine est important et il apporte de grands résultats. Mais faire un film sur ce pan oublié de notre histoire, filmer le courage et l’espoir de liberté de nos frères marocains détenus dans l’enfer de Tindouf, le faire voir aux yeux du monde, le présenter dans des festivals de par le monde, le projeter devant des organisations des droits de l’homme, le sortir en salles en Afrique, en Europe, aux Amériques et en Asie est un point crucial pour attirer l’attention du monde sur les crimes perpétrés à Tindouf par les criminels du « Polisario ». Dans ce sens, « Les évadés de Tindouf » est un réquisitoire politique contre la barbarie de la pseudo « rasd » et de son bailleur de fond, l’Algérie. C’est pour cette raison que je suis convaincu que ce film arrive au bon moment, car le timing historique est crucial et l’affaire du Sahara marocain a déjà pris un grand tournant.
- Pensez-vous que le cinéma marocain a aujourd’hui un rôle à jouer dans ce que l’on appelle la diplomatie culturelle du Royaume ?
Le cinéma a un grand rôle, bien entendu à jouer, mais il ne le remplit pas, car on déroule le tapis et on finance la médiocrité, on mise sur les pseudos comédies qui ne font rire personne, sauf les imbéciles, et on oublie que le cinéma participe de l’histoire d’une nation. Car, un peuple qui ne crée pas ses propres images pour raconter son histoire laisse la place vide aux autres de la raconter à sa place. Le cinéma marocain peut être un excellent vecteur de l’histoire du Royaume, il peut être aussi la vitrine du pays dans le monde, il peut participer à changer les regards des autres sur le Maroc en donnant corps à un autre narratif, plus juste, plus responsable et surtout plus sérieux.
- Au-delà du message politique ou historique, quelle émotion vouliez-vous avant tout susciter chez le spectateur ?
Mon souci premier en réalisant « Les évadés de Tindouf » est d’être sincère et de raconter une histoire humaine avec amour et responsabilité. Le spectateur, l’aficionado, celui qui aime le vrai cinéma est toujours touché par la sincérité quand il la regarde sur grand écran. Cela ne trompe jamais. Pour moi, il est essentiel de réactiver notre mémoire collective à travers ce film. Pour moi, c’est un devoir de mémoire de sortir de l’oubli l’histoire de ces milliers de Marocains prisonniers à Tindouf, comme l’a précisé Sa Majesté dans son discours du 31 octobre 2026 : « Dans ce contexte, Nous appelons sincèrement nos frères dans les camps de Tindouf à saisir cette opportunité historique pour retrouver les leurs et jouir de la possibilité que leur offre l’Initiative d’autonomie de contribuer à la gestion des affaires locales, au développement de leur patrie et à la construction de leur avenir, dans le giron du Maroc uni ».
- Le décès récent d’Ali Najab, symbole des anciens prisonniers marocains des camps de Tindouf, rappelle l’importance de préserver cette mémoire. Pensez-vous que le cinéma peut contribuer à transmettre cet héritage aux jeunes générations ?
C’est le rôle du cinéma de transmettre cet héritage. Ceux qui prétendent faire du cinéma ne peuvent en aucun cas faire semblant que ce type d’histoires n’existe pas au Maroc et préfèrent scribouiller deux feuilles pour amuser la galerie. Rire, c’est bien, mais rire intelligemment. Vous savez, « Les évadés de Tindouf » aurait pu être traité par l’humour, une ironie noire et cela aurait pu donner un bon film aussi. Je suis convaincu que la donne a été faussée au Maroc, avec un cinéma qui ne pense qu’au petit profit que l’on peut faire avec des « films » médiocres, indigestes et insultant l’intelligence des Marocains, alors que l’Histoire du pays est riche de sujets que l’on peut porter sur grand écran et remplir son rôle de cinéaste qui pense son époque, qui le remet en cause et en question et qui interroge le passé et le présent. Dans ce sens, et pour rappel, « Les évadés de Tindouf » est une autoproduction, un film que j’ai produit avec mon associée Docteur Imane Kendili, sans l’aide d’aucune institution nationale ou internationale. Pour moi, c’est cela l’engagement : c’est de s’investir dans son histoire, sans penser aux gains d’abord.


