LE VERTIGE D’EXISTER – KIERKEGAARD ET L’ANGOISSE DE L’HOMME MODERNE

Et si l’angoisse n’était pas seulement ce dont nous cherchons à nous débarrasser, mais aussi ce qui nous révèle à nous-mêmes ?
Nous vivons dans une époque qui rêve d’une existence sans vertige. Nous voulons réduire l’incertitude, contrôler nos émotions, anticiper nos lendemains, anesthésier nos inquiétudes. Nous avons appris à considérer l’angoisse comme un dysfonctionnement qu’il faudrait faire disparaître le plus rapidement possible.
Søren Kierkegaard, lui, nous invite à regarder l’angoisse autrement.
Chez le philosophe danois, l’angoisse n’est pas simplement un état pathologique. Elle appartient à la condition humaine. Elle surgit lorsque l’être humain prend conscience de sa liberté, de ses possibilités et, surtout, de la responsabilité qui accompagne le fait de pouvoir choisir.
Dans Le Concept de l’angoisse, publié en 1844, Kierkegaard écrit cette formule devenue fondamentale : « L’angoisse est le vertige de la liberté. »
Tout est là.
La peur possède généralement un objet. J’ai peur d’un danger, d’une maladie, d’un accident, d’un événement identifiable. L’angoisse, elle, apparaît devant le possible. Elle naît devant ce qui pourrait arriver, mais aussi devant ce que je pourrais devenir.
L’homme angoissé n’est donc pas seulement celui qui redoute quelque chose. C’est celui qui découvre soudain qu’il est libre.
Je peux partir.
Je peux rester.
Je peux aimer.
Je peux renoncer.
Je peux recommencer.
Je peux devenir quelqu’un d’autre.
Et cette liberté vertigineuse est précisément ce qui nous angoisse.
Kierkegaard comprend alors quelque chose que notre époque oublie volontiers : l’angoisse n’est pas seulement une souffrance ; elle peut être une révélation.
Elle nous révèle notre possibilité.
Elle nous arrache à l’automatisme.
Elle nous oblige à nous demander : que vais-je faire de ma vie ?
C’est pourquoi Kierkegaard distingue profondément l’angoisse de la simple peur. La peur nous protège d’un objet ; l’angoisse nous confronte à nous-mêmes.
Elle est existentielle.
Elle nous place devant le choix.
Et choisir signifie toujours prendre le risque de se tromper.
C’est ici que la pensée de Kierkegaard devient extraordinairement moderne. Car notre époque semble avoir développé une immense industrie destinée à nous protéger du vertige : divertissement permanent, consommation immédiate, réseaux sociaux, informations continues, réponses instantanées, algorithmes prédictifs et désormais intelligence artificielle.
Nous supportons de moins en moins le vide entre une question et sa réponse.
Or ce vide est précisément l’espace de la pensée.
Penser exige de rester un moment dans l’incertitude.
L’enfant demande : pourquoi ?
Le philosophe demande : qu’est-ce que cela signifie ?
Le scientifique demande : comment le savoir ?
L’homme pressé demande : quelle est la réponse ?
La différence est considérable.
Car une civilisation peut disposer d’une quantité gigantesque d’informations tout en perdant progressivement sa capacité à penser.
C’est là qu’apparaît le paradoxe contemporain : nous n’avons jamais eu autant d’outils pour développer notre intelligence, mais nous sommes parfois tentés de les utiliser pour éviter l’effort intellectuel.
Le problème n’est pas l’intelligence artificielle. Le problème serait de devenir artificiellement paresseux.
Si une machine résume systématiquement ce que nous ne lisons plus, formule systématiquement ce que nous ne pensons plus et décide systématiquement ce que nous ne voulons plus choisir, nous risquons de perdre quelque chose de plus précieux que du temps : l’exercice même de notre jugement.
Or le cerveau apprend par l’effort, la confrontation, la répétition, l’adaptation et la résolution de problèmes. Une difficulté raisonnable peut mobiliser les processus d’apprentissage et favoriser la plasticité cérébrale. À l’inverse, une anxiété chronique et excessive peut perturber l’attention, la mémoire, le sommeil et les fonctions exécutives.
Il faut donc distinguer l’angoisse qui nous met au travail de celle qui nous submerge.
Kierkegaard ne glorifie pas la souffrance. Il nous demande de comprendre ce qu’elle peut révéler.
Il écrit encore : « Celui qui a appris à être dans l’angoisse a appris la chose la plus importante. »
Être « dans » l’angoisse ne signifie pas y être prisonnier. Cela signifie apprendre à ne pas fuir immédiatement ce qu’elle nous révèle.
C’est peut-être l’une des grandes leçons de Kierkegaard pour notre époque.
Nous avons transformé l’évitement en mode de vie.
Nous évitons l’ennui avec nos écrans.
L’incertitude avec les réponses instantanées.
La solitude avec les réseaux.
La complexité avec les slogans.
La pensée avec les opinions.
La difficulté avec la facilité.
Mais l’intelligence se construit rarement dans la facilité permanente.
Il faut rencontrer une résistance pour apprendre à la dépasser.
Il faut rencontrer une question difficile pour apprendre à raisonner.
Il faut parfois être perdu pour apprendre à choisir.
Et il faut parfois accepter de ne pas savoir pour commencer véritablement à comprendre.
Kierkegaard introduit ici une idée capitale : devenir soi-même n’est pas un état, mais une tâche.
L’être humain n’est pas simplement celui qu’il est. Il est aussi celui qu’il peut devenir.
Cette possibilité est magnifique.
Elle est également angoissante.
Car si je suis libre, je suis responsable.
Je ne peux plus entièrement accuser le monde, les circonstances, les autres ou le destin. Une part de mon existence dépend de mes choix.
C’est pourquoi l’angoisse est inséparable de la responsabilité.
Elle apparaît au moment où l’homme comprend que sa vie n’est pas seulement quelque chose qui lui arrive : elle est aussi quelque chose qu’il doit construire.
Cette conception prend aujourd’hui une résonance particulière chez les jeunes générations confrontées à une multiplication vertigineuse des possibles. Études, métiers, relations, identités numériques, mobilité, choix de vie : jamais l’horizon n’a semblé aussi vaste. Mais jamais peut-être le sentiment de ne pas savoir quoi choisir n’a été aussi présent.
Nous voulons la liberté sans le vertige de la liberté.
Nous voulons les possibilités sans la responsabilité.
Nous voulons l’intelligence sans l’effort.
Nous voulons les réponses sans les questions.
Kierkegaard nous rappelle que ce rêve est impossible.
L’existence humaine comporte une part d’incertitude. Et cette incertitude n’est pas nécessairement un défaut du système : elle est la condition même de notre liberté.
Il ne s’agit donc pas de glorifier l’angoisse, encore moins de nier les troubles anxieux qui nécessitent une véritable prise en charge médicale et psychothérapeutique.
Il s’agit de retrouver une distinction fondamentale : toute angoisse n’est pas maladie, comme toute tranquillité n’est pas santé.
Il existe une angoisse qui désorganise.
Mais il existe aussi une inquiétude qui réveille.
Une inquiétude qui questionne.
Une inquiétude qui oblige à lire, à comprendre, à choisir, à créer.
Une inquiétude qui nous empêche de devenir des êtres entièrement programmés.
Kierkegaard nous tend ainsi un miroir à près de deux siècles de distance.
Notre époque cherche à supprimer le vertige.
Lui nous demande de l’habiter.
Car peut-être que la véritable intelligence ne consiste pas à ne plus être angoissé.
Elle consiste à pouvoir rencontrer l’angoisse, la comprendre, la traverser et en faire une force de pensée.
L’angoisse est le vertige de la liberté. Alors, plutôt que de demander seulement : « Comment ne plus avoir peur ? », il faudrait parfois avoir le courage de demander :
« Que veut me révéler ce vertige sur ce que je pourrais devenir ? »
