L’ONU SONNE L’ALARME FACE À UNE INTELLIGENCE ARTIFICIELLE QUI ÉCHAPPE DE PLUS EN PLUS À LA GOUVERNANCE MONDIALE

L’intelligence artificielle n’est plus une promesse technologique : elle est devenue une réalité qui transforme déjà l’économie, la recherche, la santé, l’information et les rapports de puissance entre États. Mais cette accélération fulgurante s’accompagne d’un décalage grandissant. Tandis que les capacités des systèmes progressent à un rythme inédit, les mécanismes destinés à les encadrer restent largement en retard. C’est le constat dressé par le premier rapport du Panel scientifique international indépendant sur l’intelligence artificielle, dévoilé mercredi au siège des Nations unies.

Présenté par le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, aux côtés d’un groupe d’experts internationaux, ce document se veut bien plus qu’un état des lieux. Il ambitionne de servir de référence scientifique commune à l’heure où les gouvernements cherchent encore la meilleure manière d’encadrer une technologie dont les effets dépassent désormais largement le seul champ du numérique.

Pour António Guterres, le temps de l’observation est révolu. Les États doivent désormais prendre la mesure des bouleversements en cours et construire des règles capables d’accompagner cette révolution. Selon lui, les bénéfices potentiels de l’intelligence artificielle sont considérables, mais les risques liés à l’inaction deviennent chaque jour plus importants.

Le rapport met d’abord en évidence une accélération spectaculaire des performances des modèles les plus avancés. En quelques mois seulement, les systèmes d’intelligence artificielle ont franchi des seuils que la communauté scientifique n’attendait parfois qu’à l’horizon de plusieurs années. Les derniers modèles obtiennent désormais des résultats inédits dans les domaines du raisonnement, des mathématiques ou encore des sciences, tandis que leur diffusion atteint une ampleur sans précédent. Plus d’un milliard de personnes utilisent aujourd’hui chaque semaine des outils d’intelligence artificielle conversationnelle, signe d’une adoption mondiale d’une rapidité rarement observée dans l’histoire des technologies numériques.

Cette montée en puissance ne concerne plus uniquement les assistants conversationnels. Les agents d’intelligence artificielle capables d’exécuter des tâches complexes de manière autonome gagnent rapidement en efficacité et commencent déjà à transformer certains secteurs. Recherche médicale, découverte de nouveaux matériaux, traitement massif de publications scientifiques ou optimisation industrielle : les gains de productivité enregistrés laissent entrevoir une transformation profonde de nombreux métiers.

Mais derrière cette révolution technologique se dessine également une concentration inédite du pouvoir. Les experts des Nations unies alertent sur le fait que le développement de l’intelligence artificielle reste largement contrôlé par un nombre très limité d’entreprises et de puissances technologiques. Les États-Unis et la Chine concentrent l’essentiel des capacités de calcul, des investissements et des modèles les plus avancés, tandis que la quasi-totalité des systèmes de référence sont développés par des acteurs privés. Une situation qui nourrit un risque croissant de dépendance pour de nombreux pays, incapables de maîtriser les infrastructures, les données ou les technologies qu’ils utilisent.

Le rapport attire tout particulièrement l’attention sur les pays du Sud. À défaut d’investissements massifs dans les infrastructures numériques, les compétences et la recherche, une grande partie du monde pourrait rester cantonnée au rôle de simple consommateur de solutions développées ailleurs. Les auteurs relèvent que plus d’une centaine d’États participent encore très peu aux discussions internationales consacrées à la gouvernance de l’intelligence artificielle et que nombre d’entre eux ne disposent toujours pas d’une stratégie nationale dans ce domaine.

Cette fracture est également culturelle et linguistique. Alors que plusieurs milliers de langues sont parlées à travers le monde, seule une faible partie d’entre elles dispose des ressources nécessaires pour être correctement représentée dans les modèles d’intelligence artificielle. Sans effort de diversification, préviennent les experts, le risque est grand de voir certaines cultures et certains savoirs progressivement marginalisés dans les technologies de demain.

L’ONU rappelle néanmoins que l’intelligence artificielle constitue aussi un formidable levier de développement. Les avancées réalisées dans la recherche médicale, la découverte de traitements, la lutte contre le changement climatique, l’amélioration des systèmes éducatifs ou encore l’optimisation de la production agricole démontrent déjà son potentiel. Utilisée dans un cadre éthique et maîtrisé, cette technologie pourrait accélérer la réalisation de nombreux objectifs de développement durable.

C’est précisément parce que ces bénéfices sont considérables que les experts appellent à une vigilance renforcée. Désinformation générée à grande échelle, cyberattaques, manipulation de l’information, atteintes aux droits fondamentaux, usages militaires, effets sur la santé mentale ou encore comportements imprévisibles de certains systèmes expérimentaux : les risques identifiés dépassent désormais largement les seuls enjeux technologiques pour toucher directement au fonctionnement des démocraties et à la stabilité internationale.

Pour Yoshua Bengio, coprésident du Panel, l’évolution actuelle impose un changement profond de méthode. Selon lui, les capacités de l’intelligence artificielle progressent désormais plus vite que la compréhension scientifique de leurs effets, rendant de plus en plus difficile l’anticipation des risques à long terme. Sa coprésidente, Maria Ressa, partage ce constat et estime que les bénéfices économiques de cette révolution pourraient profiter à une minorité d’acteurs si aucun cadre international n’est rapidement mis en place.

Le rapport servira de base aux discussions du premier Dialogue mondial des Nations unies sur la gouvernance de l’intelligence artificielle, prévu les 6 et 7 juillet à Genève. Une rencontre qui marque le début d’un chantier diplomatique majeur. Car la question n’est plus de savoir si l’intelligence artificielle transformera nos sociétés. Le véritable enjeu est désormais de déterminer qui fixera les règles de cette transformation et dans quel intérêt.