DÉVELOPPEMENT DES ACTIVITÉS DE PRODUCTION DE VACCINS AU MAROC : INDUSTRIALISATION, SOUVERAINETÉ SANITAIRE ET INTÉGRATION RÉGIONALE AFRICAINE

Par Nicaise Ndembi PhD. Addis-Abeba. Kigali. Rwanda
Résumé
La pandémie de COVID-19 a élevé la production vaccinale au rang d’enjeu central de souveraineté sanitaire, de sécurité économique et de repositionnement géopolitique. Dans ce contexte, le Maroc a engagé entre 2020 et 2026 une stratégie de montée en puissance industrielle qui transcende la simple logique d’approvisionnement national pour viser un rôle de hub biotechnologique régional au service de l’Afrique. Cet article propose une lecture renouvelée de cette trajectoire en plaçant au premier plan l’industrie vaccinale marocaine : ses capacités productives, ses partenariats technologiques, son ancrage réglementaire et sa place dans les dynamiques continentales portées par l’Union africaine, l’Africa CDC, Gavi et l’International Vaccine Institute.
L’analyse montre que la singularité marocaine tient moins à un seul projet industriel qu’à l’émergence d’un écosystème articulé, combinant impulsion étatique, investissement productif, transfert de technologie, montée en compétences des ressources humaines, renforcement du cadre réglementaire et diplomatie sanitaire active. Le complexe de Benslimane, aujourd’hui piloté par Marbio, en constitue la pièce maîtresse ; sa viabilité dépend toutefois de conditions plus larges : accès aux marchés, préqualification internationale, consolidation de la demande africaine, disponibilité des intrants critiques et crédibilité réglementaire.
Le cas marocain illustre une mutation plus profonde : le passage d’un modèle d’importation vaccinale à une ambition de co-production, d’innovation et de projection continentale, en cohérence avec l’objectif africain de produire 60 % des vaccins du continent d’ici 2040.
Mots-clés : industrie vaccinale, Maroc, Marbio, souveraineté sanitaire, Africa CDC, Gavi, IVI, bioproduction, Afrique.
Introduction
La vaccination demeure l’un des instruments les plus puissants de santé publique. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, l’immunisation représente l’un des investissements sanitaires les plus rentables, contribuant à sauver plusieurs millions de vies chaque année tout en réduisant la pression sur les systèmes de santé [1]. Pourtant, les bénéfices de la vaccination continuent d’être distribués de manière profondément inégale. Cette inégalité est particulièrement visible sur le continent africain, où des besoins épidémiologiques considérables coexistent avec des capacités industrielles locales longtemps restées marginales. L’Africa CDC et ses partenaires soulignent que l’Afrique partait d’un niveau historiquement très faible de production locale, avec une dépendance structurelle aux importations et une concentration des chaînes de valeur hors du continent [2].
La pandémie de COVID-19 a agi comme un révélateur brutal. Les tensions sur l’accès aux doses, les restrictions à l’exportation et la hiérarchisation des livraisons au profit des pays les plus solvables ont démontré que l’accès aux vaccins n’est pas uniquement une question de financement, mais aussi de capacité industrielle, réglementaire et diplomatique. Plusieurs analyses ont souligné que la production, l’allocation et le déploiement des vaccins constituent des déterminants majeurs de l’équité vaccinale à l’échelle internationale [3]. Dans ce contexte, l’ambition de produire localement des vaccins en Afrique a cessé d’être un horizon technique pour devenir une priorité stratégique. L’Union africaine, à travers le Partenariat pour la fabrication de vaccins en Afrique (PAVM), a fixé l’objectif ambitieux de produire localement 60 % des vaccins utilisés sur le continent d’ici 2040 [2].
Le Maroc s’est rapidement imposé comme l’un des pays les plus volontaristes dans cette reconfiguration. Sa trajectoire se distingue par la combinaison de plusieurs facteurs déterminants : une impulsion politique forte et cohérente, une base pharmaceutique préexistante, des infrastructures logistiques relativement robustes, une proximité opérationnelle avec l’Europe, ainsi qu’un ancrage diplomatique africain en expansion. Mais surtout, le cas marocain mérite une attention particulière parce qu’il ne renvoie pas seulement à la construction d’une usine : il renvoie à la constitution progressive d’une industrie vaccinale nationale en voie de structuration, dont la portée dépasse le territoire national.
L’objectif du présent article est donc double. Il s’agit, d’une part, d’inscrire le Maroc dans la transformation du paysage vaccinal africain entre 2020 et 2026. Il s’agit, d’autre part, de déplacer le centre de gravité de l’analyse vers l’industrie vaccinale au Maroc elle-même, ses fondements, ses capacités, ses institutions d’appui, ses contraintes et ses perspectives. L’hypothèse centrale défendue ici est que le Maroc n’émerge pas seulement comme un site de production, mais comme un nœud industriel, réglementaire, académique et diplomatique dont la consolidation pourrait compter pour l’ensemble de l’Afrique du Nord et de l’Afrique de l’Ouest francophone.
Recomposition du paysage vaccinal africain : du déficit de production à l’industrialisation stratégique
Avant la pandémie de COVID-19, la production vaccinale africaine se concentrait principalement sur des activités limitées de conditionnement et de remplissage, à l’exception de quelques capacités plus intégrées comme celles de l’Institut Pasteur de Dakar [4] [5]. Cette situation résultait d’un ensemble de blocages structurels : faiblesse des marchés garantis, fragmentation réglementaire, coûts d’investissement biologiques prohibitifs, dépendance aux fournisseurs d’intrants et concentration des achats internationaux sur des producteurs asiatiques ou européens déjà établis [6].
Depuis 2021, le paysage a évolué rapidement et de façon substantielle. Africa CDC, CHAI et PATH recensent désormais plusieurs dizaines de projets actifs de fabrication vaccinale en Afrique, témoignant d’un changement d’échelle incontestable [5]. Toutefois, cette accélération quantitative ne suffit pas à garantir l’autonomie industrielle. Le continent présente encore un déséquilibre marqué entre les capacités de drug product, formulation, remplissage, conditionnement, et les capacités de drug substance, c’est-à-dire la production de la substance active biologique, bien plus complexe et capitalistique [5]. Ce décalage signifie que de nombreuses unités africaines demeurent dépendantes d’intrants produits hors du continent, restant ainsi vulnérables aux perturbations logistiques et géopolitiques.
Cette réalité a une conséquence analytique fondamentale. La souveraineté vaccinale ne peut être réduite à la possession d’installations de remplissage. Elle suppose une montée en gamme progressive vers la maîtrise des procédés, du contrôle qualité, de la validation réglementaire, du développement clinique et, à terme, de la conception technologique elle-même. La fabrication vaccinale constitue en effet l’une des activités industrielles les plus complexes du secteur pharmaceutique. Elle mobilise des procédés biologiques sophistiqués, des infrastructures hautement spécialisées, des contrôles qualité rigoureux et des investissements financiers particulièrement élevés [6]. C’est précisément à cette condition que les projets industriels africains pourront passer du statut d’infrastructures symboliques à celui d’actifs stratégiques durables.
Tableau 1 — Dynamiques continentales et implications stratégiques pour le Maroc
| Dimension continentale | Tendance observée 2020–2026 | Implication pour le Maroc |
| Capacité industrielle | Forte multiplication des projets de fabrication | Fenêtre d’opportunité pour se positionner tôt |
| Chaîne de valeur | Dominance persistante du fill and finish | Nécessité de viser l’intégration graduelle |
| Régulation | Mouvement d’harmonisation autour de l’AMA et de l’Africa CDC | Importance de renforcer l’autorité nationale |
| Demande | Besoin de marchés prévisibles et agrégés | Avantage potentiel si le Maroc s’insère dans les mécanismes continentaux |
Plusieurs travaux récents soulignent que le développement d’une industrie vaccinale en Afrique représente à la fois une opportunité stratégique pour renforcer la sécurité sanitaire du continent et un défi industriel majeur, nécessitant des investissements soutenus dans la production, la régulation et les marchés [5] [7]. Dans ce paysage, la montée en puissance de pays comme l’Afrique du Sud, le Sénégal, l’Égypte ou le Maroc traduit une recomposition du centre de gravité biopharmaceutique africain. Le Maroc se distingue toutefois par la clarté de sa proposition stratégique : utiliser la fabrication vaccinale non seulement pour réduire la dépendance nationale, mais aussi pour se positionner comme plateforme régionale de production, de formation et de coordination.
Le Maroc comme projet industriel vaccinal : de la souveraineté nationale à la plateforme continentale
La stratégie marocaine repose sur une logique explicite de souveraineté sanitaire articulée à une ambition continentale. Le lancement du projet de Benslimane a été présenté par les autorités comme un projet structurant destiné à assurer la souveraineté vaccinale du Royaume tout en contribuant à celle du continent africain [8]. Cette formulation est décisive : elle révèle que l’investissement n’a pas été conçu comme une réponse conjoncturelle à la COVID-19, mais comme un outil de repositionnement du Maroc dans les chaînes de valeur biopharmaceutiques mondiales.
Le ministère de l’Industrie et du Commerce souligne que le projet s’inscrit dans une vision de long terme visant à faire du Royaume un hub biotechnologique capable d’intégrer recherche pharmaceutique, développement clinique, fabrication et commercialisation de produits biopharmaceutiques [8]. L’investissement global annoncé, de l’ordre de 400 à 500 millions d’euros, traduit une ambition industrielle d’envergure. La phase initiale prévoyait trois lignes industrielles dédiées à des formats variés, seringues préremplies, flacons liquides et flacons lyophilisés, avec une capacité combinée annoncée de 116 millions d’unités en 2024 [8].
À moyen terme, les autorités ont présenté Benslimane, initialement sous l’appellation SENSYO Pharmatech, aujourd’hui structuré autour de Marbio, comme une plateforme devant permettre le transfert du remplissage aseptique et la fabrication de substance active pour plus de vingt vaccins et produits biothérapeutiques [8]. Les annonces de capacité à l’horizon 2025, supérieures à 2 milliards de doses, doivent être lues comme des objectifs industriels de projection plutôt que comme une mesure immédiate des volumes effectivement commercialisés, distinction essentielle pour toute lecture rigoureuse du cas marocain [8].
Le site institutionnel de Marbio confirme cette orientation stratégique. L’entreprise, fondée en juillet 2021, se présente comme un instrument destiné à renforcer les capacités biopharmaceutiques africaines et à inscrire le Maroc dans l’objectif continental de 60 % de production locale d’ici 2040 [9]. Cette auto-présentation n’est pas seulement communicationnelle : elle révèle une volonté de faire de l’industrie vaccinale marocaine un projet de légitimation continentale, adossé à des référentiels africains partagés plutôt qu’à une logique strictement nationale.
Marbio, cœur industriel d’un écosystème en construction
L’analyse de l’industrie vaccinale marocaine doit placer Marbio au centre sans la confondre avec l’ensemble du système. L’intérêt du cas marocain réside précisément dans le fait que l’usine de Benslimane n’est pas pensée comme un îlot isolé, mais comme le noyau productif d’un ensemble plus vaste associant institutions de recherche, universités, autorité réglementaire et partenaires internationaux.
Le tournant industriel le plus significatif de la période récente est le partenariat stratégique conclu entre Sanofi et Marbio en octobre 2025. Le communiqué conjoint indique que cet accord porte sur la fabrication et la fourniture locale de vaccins Sanofi, dont un vaccin pédiatrique hexavalent et un vaccin antiméningococcique, avec exploration d’une coopération élargie sur d’autres produits innovants, contre la rage, la grippe et la fièvre jaune notamment [10]. Cette évolution est majeure à double titre. Elle signifie d’abord que l’industrie vaccinale marocaine tend à sortir d’une logique strictement pandémique pour entrer dans le champ plus structurant des vaccins de routine, qui sont au cœur des politiques publiques de vaccination. Elle crédibilise ensuite la capacité du site marocain à s’insérer dans des chaînes de production adossées à des standards internationaux exigeants.
Cette dynamique ne part pas de zéro. Dès le lancement du projet de Benslimane, le Maroc produisait localement plusieurs millions de doses mensuelles grâce à la mobilisation de lignes de remplissage aseptique et au transfert du remplissage de flacons du vaccin anti-COVID-19 de Sinopharm [8]. Même si la documentation ouverte sur cette phase reste moins accessible que les annonces institutionnelles ultérieures, elle a joué un rôle d’apprentissage industriel essentiel : accumulation d’expérience dans le remplissage aseptique, la gestion de lots, la qualité, la logistique et la coordination réglementaire.
Tableau 2 — Composantes de l’industrie vaccinale marocaine
| Composante | Fonction principale | Valeur stratégique |
| Marbio / Benslimane | Production, remplissage, montée en échelle industrielle | Souveraineté, capacité régionale, attractivité technologique |
| Partenariat Sanofi-Marbio | Transfert de technologie, production de vaccins de routine | Crédibilité industrielle et accès à des produits complexes |
| Institut Pasteur du Maroc | Recherche, contrôle qualité, expertise biologique | Fiabilité scientifique et soutien aux transferts technologiques |
| AMMPS | Autorisation, inspection, pharmacovigilance, cadre réglementaire | Accès aux marchés et crédibilité normative |
| Universités et réseaux de formation | Développement des compétences et du capital humain | Soutenabilité de la montée en gamme industrielle |
L’enjeu central n’est donc pas seulement de disposer d’une grande capacité annoncée, mais de transformer cette capacité en production régulière, certifiable et commercialisable, susceptible de répondre à la fois aux besoins nationaux et aux marchés régionaux. C’est là que le rôle des institutions d’appui devient pleinement déterminant.
Un écosystème au-delà de l’usine : recherche, régulation et formation
L’une des forces du Maroc réside dans la profondeur institutionnelle sur laquelle il peut s’appuyer. L’Institut Pasteur du Maroc (IPM) occupe à cet égard une place charnière. Africa CDC rappelle que l’IPM est à la fois une institution de santé publique, de recherche, de biotechnologie et de formation, engagée dans la réponse aux besoins nationaux en vaccins et produits biologiques [11]. Cette profondeur distingue le Maroc de modèles reposant uniquement sur l’attractivité d’un site industriel récent.
La désignation du consortium marocain, mené par l’Institut Pasteur du Maroc, comme co-hôte du Regional Capacity and Capability Network pour l’Afrique du Nord confirme cette centralité [11]. Ce consortium réunit l’IPM, l’Université Mohammed VI des Sciences de la Santé, l’Université Mohammed VI Polytechnique, l’African Academy of Health Sciences, Marbio et l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé [11]. Une telle configuration révèle que la politique vaccinale marocaine cherche à associer production, formation et régulation dans une même architecture cohérente.
La dimension réglementaire mérite une attention particulière. L’OMS note que le Maroc dispose d’une industrie pharmaceutique robuste et qu’il a mis en place l’Agence nationale du médicament et des produits de santé dans le cadre de sa réforme du système de santé, avec un accompagnement vers le renforcement des capacités réglementaires et l’atteinte d’un niveau de maturité conforme aux standards internationaux [12]. Dans l’industrie vaccinale, la compétitivité n’est jamais purement productive : elle dépend aussi de la capacité à démontrer la sécurité, la qualité, la conformité documentaire et la robustesse des inspections. Autrement dit, l’industrie vaccinale marocaine ne pourra devenir un pilier durable de la souveraineté sanitaire que si elle consolide simultanément trois crédibilités complémentaires : industrielle, scientifique et réglementaire.
Diplomatie vaccinale et intégration régionale : pourquoi le Maroc compte au-delà de son marché intérieur ?
L’originalité du modèle marocain réside également dans sa dimension diplomatique. Le Maroc ne prétend pas uniquement sécuriser ses approvisionnements ; il cherche à jouer un rôle d’interface entre production locale, coopération africaine et gouvernance vaccinale internationale. Cette orientation transparaît clairement dans les prises de position de Gavi et de l’Africa CDC.
Le communiqué de Gavi du 3 décembre 2025, annonçant une contribution de 5 millions de dollars du Maroc pour la période stratégique 2026–2030, présente explicitement le Royaume comme un acteur de leadership régional en santé mondiale et souligne son ambition de devenir un hub régional de fabrication vaccinale [13]. Cette contribution, première du genre pour le Maroc à Gavi, a une portée politique supérieure à son seul montant : elle repositionne le Royaume non plus seulement comme bénéficiaire potentiel des architectures de vaccination mondiale, mais comme cofinanceur et coproducteur de leur orientation future.
Ce rôle s’était déjà manifesté lors du premier Manufacturers Marketplace organisé à Marrakech en octobre 2023 par Africa CDC et Gavi, sous l’égide du Royaume du Maroc [14]. Cette rencontre réunissait fabricants, autorités réglementaires, ministres et partenaires techniques pour réfléchir aux conditions de soutenabilité des projets africains de fabrication vaccinale, et notamment à la question cruciale de la demande prévisible [14]. En hébergeant un tel espace, le Maroc a démontré qu’il cherchait à devenir non seulement un site de production, mais aussi un lieu de structuration du marché vaccinal africain.
Cette fonction de médiation est essentielle. Le talon d’Achille de nombreux projets industriels africains n’est pas toujours technique : c’est souvent l’incertitude commerciale. Sans visibilité sur des volumes stables, les investissements dans la bioproduction restent fragiles. Les analyses conduites par Africa CDC, CHAI et PATH soulignent également que la consolidation de la demande et la structuration des marchés africains constituent des conditions essentielles pour assurer la viabilité à long terme des projets de fabrication vaccinale sur le continent [5] [14]. C’est pourquoi la place du Maroc dans les forums continentaux, les partenariats public-privé et les mécanismes de coordination régionale constitue un avantage stratégique réel et durable.
Le verrou économique : marchés, préqualification et viabilité à long terme
L’un des enseignements majeurs de la séquence 2020–2026 est que la réussite industrielle ne se mesure pas au nombre d’usines inaugurées. Elle dépend de la capacité à créer des marchés durables. Gavi a précisément conçu l’African Vaccine Manufacturing Accelerator (AVMA), mécanisme pouvant mobiliser jusqu’à 1,2 milliard de dollars sur dix ans, pour encourager une fabrication vaccinale commercialement viable en Afrique [15]. Ce mécanisme repose sur des incitations en aval, liées à la préqualification OMS et à la livraison de doses via des marchés compétitifs passés avec l’UNICEF [15].
Pour le Maroc, l’existence de l’AVMA a une implication directe : la viabilité de son industrie vaccinale nationale dépendra en partie de sa capacité à répondre aux critères qui conditionnent l’accès aux achats institutionnels internationaux. La préqualification OMS n’est donc pas un enjeu technique secondaire ; elle est au cœur du modèle économique. Sans elle, une part importante de la demande africaine financée par les grandes alliances vaccinales demeurera difficile d’accès.
La consolidation de la demande constitue néanmoins un défi persistant. Africa CDC et Gavi insistent sur la nécessité d’une demande suffisante et prévisible pour soutenir les fabricants du continent [14]. Le Maroc illustre bien cette tension : le pays dispose d’une population importante, d’un programme national de vaccination structuré et de relations croissantes avec l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du Nord, mais son marché intérieur ne peut à lui seul absorber les ambitions de grande échelle associées à Benslimane. Le succès du modèle suppose donc une insertion effective dans des mécanismes régionaux d’agrégation de la demande, ainsi qu’une capacité à convaincre les acheteurs publics et multilatéraux de la compétitivité de l’offre marocaine.
Tableau 3 — Conditions de viabilité du modèle industriel marocain
| Condition de viabilité | Pourquoi c’est décisif | Situation du Maroc |
| Préqualification OMS | Condition d’accès à une part majeure des marchés institutionnels | Dépend du renforcement qualité-régulation |
| Demande prévisible | Permet d’amortir les coûts fixes industriels | Nécessite l’ancrage africain et des achats agrégés |
| Intrants critiques | Conditionne la continuité de la production | Dépendance encore significative aux chaînes mondiales |
| Capital humain | Garantit la maîtrise opérationnelle et la montée en gamme | Atout relatif grâce au RCCN et aux institutions partenaires |
| Partenariats technologiques | Accélèrent l’apprentissage et l’accès aux produits complexes | Point fort avec Sanofi et la dynamique Benslimane |
Le défi de la montée en gamme technologique
L’étape actuelle de l’industrialisation vaccinale marocaine doit être comprise comme une phase de transition entre une logique de remplissage-conditionnement et une ambition d’intégration verticale plus complète. Cette progression est cohérente avec les trajectoires observées dans l’industrie biopharmaceutique mondiale, où la maîtrise de la substance active, du développement de procédés et de la validation analytique s’acquiert graduellement et de manière cumulative.
Dans cette perspective, la valeur stratégique des partenariats de transfert de technologie est considérable. Le partenariat Sanofi-Marbio renforce la crédibilité du Maroc dans les vaccins pédiatriques de routine, tandis que l’intégration dans les réseaux de formation de l’Africa CDC et la présence d’un socle scientifique autour de l’IPM créent les conditions d’un apprentissage cumulatif et d’une montée en compétences durable [10] [11]. Cependant, la montée en gamme vers des plateformes plus complexes, ARNm, protéines recombinantes, vecteurs viraux, suppose des investissements supplémentaires substantiels dans les équipements, les compétences, la propriété intellectuelle, les essais cliniques et la bioanalyse [6].
C’est ici que le lien avec ACHIEVE Africa devient pertinent. IVI présente ce programme lancé en 2026 comme une initiative africaine de plus de 100 millions de dollars sur cinq ans destinée à construire un écosystème de R&D de bout en bout pour les vaccins et biologiques, incluant la génomique, la conception antigénique, les essais cliniques et la préparation réglementaire [16]. Pour le Maroc, l’intérêt d’un tel programme tient à ce qu’il complète le registre industriel. Une industrie vaccinale solide ne peut dépendre indéfiniment de technologies entièrement conçues ailleurs. À long terme, la capacité du Maroc à demeurer un leader régional dépendra aussi de son insertion dans les réseaux africains de recherche et d’innovation, et pas seulement dans des logiques de fabrication sous licence.
IVI comme levier de formation et de consolidation de l’écosystème vaccinal africain.
Le rôle de International Vaccine Institute (IVI) mérite une attention spécifique dans l’analyse de la trajectoire marocaine. L’industrialisation vaccinale ne dépend pas uniquement des investissements physiques dans les sites de production ; elle suppose aussi la constitution d’un capital humain capable de maîtriser les standards de qualité, les procédés biotechnologiques, les essais cliniques et l’interface réglementaire. À cet égard, les activités de formation d’IVI présentent une importance stratégique pour l’Afrique dans son ensemble, et potentiellement pour le Maroc en particulier. Africa CDC rappelle que l’atteinte de l’objectif continental de fabrication vaccinale exigera de porter la main-d’œuvre du secteur à environ 12 500 équivalents temps plein, et qu’IVI a été mobilisé avec l’OMS et Africa CDC pour répondre à ce besoin à travers des formations ciblées en pratiques standard de fabrication vaccinale [17]. Le cours organisé par IVI sur les standards GxP, couvrant notamment les bonnes pratiques de laboratoire, cliniques, de laboratoire clinique, de fabrication et la biosécurité, illustre concrètement la manière dont l’institut contribue à transformer un objectif industriel continental en compétences opérationnelles mobilisables par les fabricants, les régulateurs et les institutions de recherche africaines [17].
Cette contribution dépasse le seul registre des formations introductives. IVI présente son International Vaccinology Course comme un programme structuré de développement des connaissances et compétences pratiques en science et développement des vaccins, ayant déjà formé près de 5 000 professionnels en présentiel et plus de 1 100 en ligne [18]. Le fait que l’édition 2025 ait été organisée notamment à Kigali témoigne d’une africanisation progressive de cette offre de formation et d’une volonté d’ancrer le développement des compétences au plus près des besoins du continent [18]. En parallèle, les formations pratiques soutenues par IVI dans le cadre du Global Training Hub for Biomanufacturing visent explicitement à améliorer les capacités de production vaccinale des institutions d’origine des participants, grâce à une immersion en environnement industriel réel et à un apprentissage appliqué des procédés et techniques analytiques [19]. Pour le Maroc, un tel dispositif est particulièrement pertinent. Un pays qui ambitionne de faire de Benslimane et de Marbio un noyau durable de bioproduction a besoin non seulement d’ingénieurs et de techniciens qualifiés, mais aussi d’un vivier de professionnels capables de relier fabrication, qualité, validation, biosécurité, essais cliniques et exigences réglementaires. Les dispositifs d’IVI peuvent ainsi être compris comme des accélérateurs de montée en compétences susceptibles de soutenir indirectement la consolidation des activités marocaines de production, en complément du socle fourni par l’Institut Pasteur du Maroc, les universités et les réseaux de l’Africa CDC [11] [17] [18] [19].
Au niveau continental, l’importance d’IVI tient également à sa fonction d’architecte de l’écosystème vaccinal. Son bureau régional africain, établi à Kigali en 2024, est présenté comme un hub destiné à renforcer l’engagement régional, à soutenir les demandes conjointes de subventions avec des partenaires locaux et à développer les capacités d’essais cliniques, au bénéfice du Rwanda et de la région au sens large [20]. Cette évolution institutionnelle est cohérente avec le protocole d’accord signé en 2025 entre l’OMS Afrique et IVI, qui couvre explicitement la R&D vaccinale, les essais cliniques, le renforcement réglementaire, la fabrication locale, le développement de la main-d’œuvre et la préparation aux urgences sanitaires [21]. Pour l’Afrique, la valeur ajoutée d’IVI réside donc dans sa capacité à relier formation, recherche, innovation, régulation et production dans une même chaîne de renforcement des capacités. Pour le Maroc, cette dynamique revêt une importance particulière : plus l’écosystème africain gagnera en densité scientifique, réglementaire et humaine, plus les ambitions marocaines de plateforme régionale auront de chances de s’inscrire dans des réseaux durables d’innovation, de production et de circulation des compétences. En ce sens, les activités d’IVI constituent non pas un soutien périphérique, mais un élément structurant de l’environnement continental dont dépend, en partie, la réussite de l’industrie vaccinale marocaine [16] [20] [21].
Discussion : ce que révèle réellement le cas marocain
Le cas marocain apporte plusieurs enseignements utiles à l’analyse des politiques industrielles de santé en Afrique. Il montre d’abord que la production vaccinale ne peut émerger durablement sans une coalition d’acteurs réunissant État, industrie, recherche, universités, régulateurs et partenaires internationaux. Le Royaume a précisément cherché à construire cette coalition, ce qui explique en partie la cohérence et la lisibilité de sa trajectoire.
Il montre ensuite qu’une industrie vaccinale crédible ne se réduit pas à la rhétorique de la souveraineté. Elle doit être pensée comme un système productif complet, incluant la qualité, la formation, la logistique, la diplomatie commerciale et la régulation. En ce sens, le Maroc semble avoir compris que la souveraineté sanitaire n’est pas l’autarcie, mais la capacité à négocier, produire, certifier et distribuer dans des chaînes de valeur partiellement mondialisées, une distinction analytique et opérationnelle fondamentale.
Enfin, le cas marocain révèle une tension fondamentale inhérente aux ambitions de grande échelle. Plus les ambitions industrielles sont élevées, plus la dépendance à l’environnement continental s’intensifie. Pour Benslimane, l’horizon stratégique n’est pas seulement Rabat ou Casablanca; c’est aussi Dakar, Abidjan, Nouakchott, Tunis ou d’autres marchés africains susceptibles de rendre viable un outil industriel dimensionné pour l’échelle continentale. L’avenir de l’industrie vaccinale marocaine dépendra donc autant de ses performances nationales que de l’évolution des mécanismes africains de coordination, d’achat et d’harmonisation réglementaire.
Conclusion
Entre 2020 et 2026, le Maroc a engagé une transformation significative de sa place dans le champ vaccinal africain. Il ne s’agit pas encore d’un basculement achevé vers une autonomie complète, mais il s’agit déjà de bien plus qu’un projet industriel isolé. Le Royaume a commencé à construire les éléments d’une industrie vaccinale intégrée, articulant production, transfert technologique, formation, régulation et diplomatie sanitaire dans une logique d’ensemble cohérente.
L’importance de Marbio dans ce processus est indéniable. Le site de Benslimane cristallise l’ambition marocaine de disposer d’un outil de production de grande échelle capable de servir à la fois les besoins nationaux et une partie des besoins africains. Mais la robustesse du modèle tient précisément à ce que cette infrastructure est adossée à un environnement institutionnel plus large : Institut Pasteur du Maroc, universités, agence réglementaire, partenariats internationaux et insertion dans les mécanismes de l’Africa CDC et de Gavi.
L’accent doit donc être mis sur l’industrie vaccinale au Maroc en tant qu’écosystème en consolidation, c’est cette échelle d’analyse qui permet de comprendre la spécificité marocaine. Le Maroc ne cherche pas seulement à produire des doses; il cherche à se constituer en plateforme continentale de bioproduction, de formation et de coordination vaccinale. Une telle ambition reste soumise à plusieurs conditions impératives : sécuriser la demande, renforcer la qualité réglementaire, élargir l’accès aux technologies, réduire la dépendance aux intrants critiques et accélérer la montée en compétences de la main-d’œuvre.
Si ces conditions sont réunies, le Maroc pourrait occuper, dans la prochaine décennie, une place structurante dans la nouvelle géographie vaccinale africaine. Dans le cas contraire, le risque serait de disposer d’infrastructures importantes sans parvenir à transformer leur potentiel en capacité durable de marché. L’enjeu n’est plus seulement de lancer une industrie vaccinale, mais de la faire durer, la certifier et l’inscrire dans une économie politique africaine de la santé. C’est à cette condition que la promesse marocaine de souveraineté vaccinale pourra se convertir en réalité industrielle et régionale.
Références
[1] World Health Organization. Immunization coverage. WHO, 15 July 2025. Available at: https://www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/immunization-coverage
[2] Africa Centres for Disease Control and Prevention. Partnerships for African Vaccine Manufacturing (PAVM): Framework for Action. Africa CDC, 2022. Available at: https://africacdc.org/download/partnerships-for-african-vaccine-manufacturing-pavm-framework-for-action/
[3] Wouters OJ, Shadlen KC, Salcher-Konrad M, et al. Challenges in ensuring global access to COVID-19 vaccines: production, affordability, allocation, and deployment. The Lancet. 2021;397(10278):1023-1034. Available at: https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(21)00306-8/fulltext
[4] Africa Centres for Disease Control and Prevention. Partnerships for African Vaccine Manufacturing (PAVM): Framework for Action. Africa CDC, 2022. Available at: https://africacdc.org/download/partnerships-for-african-vaccine-manufacturing-pavm-framework-for-action/
[5] Africa CDC, Clinton Health Access Initiative (CHAI), PATH. Current and planned vaccine manufacturing in Africa. September 2023. Available at: https://www.path.org/our-impact/resources/current-and-planned-vaccine-manufacturing-in-africa/
[6] Plotkin SA, Robinson JM, Cunningham G, Iqbal R, Larsen S. The complexity and cost of vaccine manufacturing – An overview. Vaccine. 2017;35(33):4064-4071. Available at: https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC5518734/
[7] Rizvi Z, Silverman R. Vaccine manufacturing in Africa: challenges and opportunities. Globalization and Health. 2022;18:62.
[8] Ministère de l’Industrie et du Commerce, Royaume du Maroc. SM le Roi préside la cérémonie de lancement des travaux de réalisation à Benslimane d’une usine de fabrication de vaccins anti Covid-19 et autres vaccins. 27 January 2022. Available at: https://www.mcinet.gov.ma/fr/actualites/sm-le-roi-preside-la-ceremonie-de-lancement-des-travaux-de-realisation-benslimane-dune
[9] Marbio. Nous connaître. Available at: https://marbio.com/nous-connaitre/
[10] Marbio. Marbio et Sanofi concluent un partenariat stratégique et industriel pour la fabrication locale et l’approvisionnement de vaccins Sanofi au Maroc. 28 October 2025. Available at: https://marbio.com/actualites/marbio-et-sanofi-concluent-un-partenariat-strategique-et-industriel-pour-la-fabrication-locale-et-lapprovisionnement-de-vaccins-sanofi-au-maroc/
[11] Africa Centres for Disease Control and Prevention. Getting to know the Regional Capacity and Capability Network for North Africa. 10 April 2025. Available at: https://africacdc.org/news-item/getting-to-know-the-regional-capacity-and-capability-network-for-north-africa/
[12] World Health Organization. WHO Results Report 2024: Morocco country profile. Available at: https://www.who.int/about/accountability/results/who-results-report-2024-2025/country-profile/2024/morocco
[13] Gavi, the Vaccine Alliance. Morocco pledges US$ 5 million to Gavi, debuts as a donor to global immunisation efforts. 3 December 2025. Available at: https://www.gavi.org/news/media-room/morocco-pledges-us-5-million-gavi-debuts-donor-global-immunisation-efforts
[14] Africa CDC; Gavi, the Vaccine Alliance. Africa CDC & Gavi host the First Manufacturers Marketplace for Vaccine Manufacturing African Union Member States. 1 October 2023. Available at: https://www.gavi.org/news/media-room/africa-cdc-gavi-vaccine-alliance-host-first-manufacturers-marketplace-vaccine
[15] Africa Centres for Disease Control and Prevention. Communiqué: The 2nd Vaccines and other Health Products Manufacturing Forum for African Union Member States. 11 February 2025. Available at: https://africacdc.org/news-item/communique-the-2nd-vaccines-and-other-health-products-manufacturing-forum-for-african-union-member-states/
[16] International Vaccine Institute. African leaders launch ACHIEVE Africa during AU Summit to drive vaccine research, development, and self-reliance. 15 February 2026. Available at: https://www.ivi.int/african-leaders-launch-achieve-africa-during-au-summit-to-drive-vaccine-research-development-and-self-reliance/
[17] Africa Centres for Disease Control and Prevention. Call for applications: The Africa CDC Launches short-course training in vaccine manufacturing standard practices (GxP) at the International Vaccine Institute (IVI). 26 May 2023. Available at: https://africacdc.org/news-item/call-for-applications-the-africa-cdc-launches-short-course-training-in-vaccine-manufacturing-standard-practices-gxp-at-the-international-vaccine-institute-ivi/
[18] International Vaccine Institute. International Vaccinology Course 2025. Available at: https://www.ivi.int/our-impact/international-vaccinology-course/international-vaccinology-course-2025/
[19] International Vaccine Institute. Call for Applications: 2025 Hands-On Training for Upstream Process in Cell-Based Vaccine Manufacturing. Available at: https://www.ivi.int/call-for-applications-2025-hands-on-training-for-upstream-process-in-cell-based-vaccine-manufacturing/
[20] International Vaccine Institute. Africa Regional Office. Available at: https://www.ivi.int/where-we-work/regional-and-country-offices/africa-regional-office/
[21] World Health Organization Regional Office for Africa. WHO Africa, International Vaccine Institute sign agreement to boost vaccine production in Africa. 27 August 2025. Available at: https://www.afro.who.int/news/who-africa-international-vaccine-institute-sign-agreement-boost-vaccine-production-africa


