RAMADAN À L’ÈRE DE LA CONSOMMATION – FOI, SPECTACLE ET FRAGILITÉ MENTALE

Le Ramadan devrait être un temps de pause, de discipline et de recentrage spirituel. Pourtant, dans nos sociétés postmodernes, il se transforme souvent en événement commercial. Les supermarchés multiplient les rayons spéciaux, les publicités ciblent l’iftar, les chaînes télé consacrent des programmes entiers au mois sacré. Jean Baudrillard avait anticipé ce phénomène : « La consommation est un système de signes où l’objet n’est plus consommé pour sa fonction mais pour sa signification sociale » (La société de consommation, 1970). Le Ramadan, au lieu de ralentir, devient spectacle et marqueur social.

La spiritualité, fragilisée par la postmodernité liquide décrite par Zygmunt Bauman, se privatise et se symbolise : « Dans la modernité liquide, les institutions solides se dissolvent et l’individu doit construire lui-même le sens de sa vie » (Liquid Modernity, 2000). Le jeûne, censé discipliner corps et esprit, se réduit souvent à une abstinence alimentaire. Al-Ghazali rappelait pourtant que « le jeûne ne consiste pas seulement à s’abstenir de nourriture et de boisson, mais à préserver la langue, les yeux, les oreilles et tous les membres du péché » (Ihya’ ‘Ulum ad-Din). La privation n’est pas qu’une question de ventre : elle engage la conscience et la maîtrise de soi.

Dans une culture habituée à l’immédiateté, la frustration devient difficile à supporter. Herbert Marcuse expliquait que « la société industrielle avancée crée de faux besoins qui perpétuent la dépendance des individus envers le système de production et de consommation » (L’Homme unidimensionnel, 1964). Le jeûne se heurte à la logique de gratification instantanée : l’iftar devient moment de compensation, excès et surconsommation, tandis que la spiritualité glisse vers l’apparence sociale. Cette hyperstimulation constante contribue à une santé mentale fragile : anxiété, stress, sentiment de vide et incapacité à tolérer le manque deviennent des traits communs de nos sociétés. La consommation, loin de combler, accentue le malaise intérieur et l’épuisement psychologique.

Pourtant, le Ramadan peut redevenir un espace de résistance et de soin pour l’esprit. Hartmut Rosa note que « la modernité se caractérise par une accélération constante du rythme de la vie » (Social Acceleration, 2013). Le jeûne impose un ralentissement, une pause dans la frénésie quotidienne, une occasion de respirer, de se reconnecter à soi-même et aux autres. Ali Shariati résumait le paradoxe : « Une religion peut être soit un moyen de libération, soit un simple ensemble de traditions sociales ». Dans une société où le mental vacille, le Ramadan offre la possibilité de retrouver patience, maîtrise de soi et équilibre intérieur.

Le paradoxe du Ramadan contemporain est donc profond : entre foi et spectacle, entre renoncement et consommation, il reflète la fragilité de nos sociétés. Il met en lumière nos excès, notre dépendance au confort immédiat et nos troubles collectifs. Mais il révèle aussi notre capacité à résister, à ralentir, et à redonner sens à nos pratiques. Dans un monde saturé de signes et de désirs instantanés, le Ramadan pourrait être plus qu’un rituel religieux : un antidote discret à l’anxiété sociale et un rappel que la discipline spirituelle est aussi un soin de l’âme et de l’esprit.