ON NE TRAHIT PAS UN SERMENT À MI-TEMPS

On me demande parfois ce que trente et un ans loin du Maroc m’ont appris. Une seule chose, en réalité, mais elle vaut toutes les autres : la trahison ne frappe jamais à la porte. Elle se glisse par la fenêtre, à pas feutrés, sous la forme d’un arrangement qu’on croit sans importance. Une facture arrondie. Un marché qui «revient» naturellement à un cousin. Une caisse publique qu’on finit, sans jamais l’écrire ni le dire, par considérer comme un peu la sienne.

Servir l’État, est-ce un métier comme un autre ? Non. C’est un serment. Et un serment, par définition, ne se prête pas à mi-temps. On ne peut pas jurer fidélité au Roi et au peuple le matin, puis négocier sa loyauté l’après-midi contre une commission glissée sous la table. Celui qui accepte une charge publique n’accepte pas seulement un titre et un salaire : il accepte de porter, à sa modeste échelle, un fragment de la confiance que Sa Majesté place dans ceux qui servent en Son nom. La trahir, ce n’est pas simplement détourner de l’argent. C’est déshonorer un engagement qui dépasse infiniment sa propre personne.

Je le dis sans acrimonie, mais avec une fermeté que je ne relâcherai pas : celui qui pille les caisses qu’on lui a confiées ne vole pas l’État — une abstraction lointaine, un chiffre dans un rapport. Il vole des visages. L’hôpital qui ne sera pas construit a un visage : celui d’un vieillard qui attendra trop longtemps aux urgences. La bourse jamais versée a un visage : celui d’un enfant qui n’ira pas dans l’école qu’il méritait. La route qui restera en gravier a un visage : celui d’une ambulance qui n’arrivera pas à temps. Le chiffre planqué sur un compte offshore n’est jamais neutre. Il a toujours, quelque part, pris quelque chose à quelqu’un qui n’avait pas les moyens de le perdre.

Et pourtant — et c’est là le plus grave — il existe pire que le vol lui-même : le silence qui l’enveloppe. Ce confort feutré des complicités polies. Ce réflexe si marocain, si humain aussi, qui consiste à détourner le regard parce que l’homme est puissant, parce qu’il est utile, parce qu’on pourrait, demain, avoir besoin de lui. Qu’on se le dise une bonne fois : cette lâcheté-là n’est jamais neutre. Elle nourrit la trahison bien plus sûrement que la trahison elle-même ne le ferait seule. Un vieux dicton dit qu’on ne peut pas empêcher l’oiseau du malheur de survoler sa tête — mais on peut refuser de le laisser y faire son nid. C’est exactement cela, la complicité par le silence : laisser l’oiseau construire son nid.

Le Maroc a une Histoire. Une monarchie. Un peuple qui mérite mieux que des serviteurs à géométrie variable, fidèles quand on les regarde et absents dès qu’on cesse de compter. J’ai vu, dans ma propre trajectoire, ce que produit une gouvernance rigoureuse : la confiance revient, les investisseurs reviennent, les projets sortent enfin de terre. Et j’ai vu, ailleurs, à l’étranger, ce que produit son absence : des pays entiers qui s’effondrent lentement, non pas sous le poids d’un seul scandale spectaculaire, mais sous le poids cumulé de mille petits arrangements que personne, jamais, n’a eu le courage de nommer à voix haute.

Alors non, je ne demande pas de procès public, ni de règlement de comptes. Je demande une chose plus simple et, à mon sens, plus exigeante : qu’on cesse enfin de confondre la discrétion — qui est une vertu, un art même, hérité de nos aînés — avec l’impunité, qui en est la négation pure et simple. On peut servir le Royaume avec humilité, et rester intraitable sur un seul point, un seul, sur lequel aucune négociation n’est possible : celui qui a juré fidélité au Roi et trahi le peuple n’a plus sa place parmi ceux qui décident de son avenir.