LE THÈME DE LA SINUSOÏDE CHEZ MOHAMED MELEHI

L’artiste Mohamed Melehi
Après l’exposition du Musée Mohammed VI d’Art Moderne et Contemporain de Rabat d’avril 2026, Mohamed Melehi, œuvre en héritage, va avoir lieu, du 14 au 18 octobre 2026, une autre exposition présentée par la Loft Art Gallery. Celle-ci fait suite aux expositions collectives الفجر همسات (Murmures de l’aube) ou bien Regards sur l’Ecole de Casablanca de la AA Gallery qui eurent lieu en septembre dernier et elle présentera dans le cadre de la Frieze Masters qui se déroulera au Regent’s Park de Londres une manifestation intitulée Wawe Forms. Cette nouvelle présentation s’interroge, elle aussi,sur une figure emblématique du modernisme au Maroc et acteur majeur de l’École des beaux-arts de Casablanca, Mohamed Melehi (1936-2020). Cette exposition se limite toutefois à des peintures réalisées entre 1960 et 1980. Elle sera montrée dans le cadre de Spotlight, une section de la grande foire internationale. Cette section est consacrée aux artistes pionniers, mais encore méconnus internationalement. Les deux commissaires de cette exposition sont Devika Singh et Sofia Gotti.
Il s’agit de comprendre et de suivre le motif des sinusoïdes évoluant parallèlement qui sont avec les divers aplats colorés qui séparent ces courbes la signature visuelle de l’artiste. Ces formes ont évolué avec des références, qui ne sont pas essentielles, tantôt au feu qui s’élève verticalement, tantôt aux vagues plus horizontales. Cette exposition sera donc l’occasion de revoir des œuvres importantes datant de deux décennies de la vie de l’artiste durant lesquelles se constitue son style, son langage visuel propre. Et ce style va devenir une des propositions présentes dans l’ensemble des modernismes marocains proposés durant les années 1950 et 1960.

Mohamed Melehi, Flamme et soleil, 1970.
Dans quels contextes s’inscrit ce développement ? Nous n’avons pas les productions de l’artiste, originaire d’Assilah, durant sa période de formation à Tétouan puis Séville en 1953 et 1955. Tout commence, pour les historiens par ce qui a été produit à Rome pendant une résidence et qui a été rappel par Toni Maraini en 2022 dans Diptyk. C’est à l’Ateneo de Madrid, lors de l’exposition du groupe El paso qui montre des œuvres du peintre rebelle canarien Manolo Millares hostile à la violence franquiste, que Mohamed Melehi choisit d’abandonner la peinture figurative académique et de devenir peintre abstrait comme ce peintre espagnol. Ce premier choix va déterminer tous les autres.
Ce que découvre à Rome, en 1957, Mohamed Melehi, c’est la forme géométrique de l’art abstrait européen, l’abstraction lyrique ou informelle étant alors surtout américaine même si plusieurs artistes européens, en particulier italiens et proches de Mohamed Melehi, la pratiquent également. L’artiste dessine ainsi, par exemple, des petits carrés placés en ligne dans un ordre rationnel qu’il colorie avec des aplats. C’est son second choix qui est aussi un refus de toute forme d’Action painting où les formes naissent de mouvements peu contrôlés du peintre. Or Mohamed Melehi avait, dira-t-il, le désir d’ « ordonner ce qui était en désordre », ce qui suppose clairement qu’il imaginait un désordre en lui-même que la peinture devait abolir.
Ce n’est que plus tard, à New York que l’artiste découvrira deux autres formes de l’abstraction, l’art cinétique et l’Op Art qu’il importera au Maroc. Et, pour lui, ce qui est cinétique, le mouvement, se symbolise par la sinusoïde. Ce sera son troisième et dernier choix qui va s’imposer dans ses créations durant tout le reste de sa vie. On note aussi qu’aux États-Unis, il ne s’inspirera jamais d’une autre forme d’abstraction tirant parti des formes biomorphiques issues de la nature comme cela a été courant dans l’art islamique prenant appui sur des végétaux stylisés.
Comment le style fondé sur des vagues aux traits parallèles enfermant des couleurs homogènes s’est-il imposé à l’artiste ? Il faut d’abord préciser ce qu’est ce style. Il repose sur un système de lignes sinusoïdales ou de bandes ondulées parallèles qui ne sont pas toujours d’une précision géométrique, mais qui s’en approchent le plus souvent. Cela tient à la volonté de créer un rythme visuel régulier où chaque bande suit le même tracé. Mais, à la différence des vagues produits dans l’art académique qui utilisent des dégradés de couleurs ou de lumière pour donner l’illusion du volume, les vagues sont traitées en aplats stricts qui rejoignent les autres aplats sans limite indiquée par un quelconque trait de séparation. Le but est de créer des surfaces parfaitement plane avec le minimum de perspective ou de plans. Dans le tableau Flamme et soleil présent dans l’exposition de Londres, les vagues verticales, les flammes, sont au premier plan, les cercles concentriques du deuxième plan évoqueraient un soleil mettant les lignes courbes ondulées et les arcs de cercle en en interaction.
Cette pratique était courante aux États-Unis peu avant l’arrivée de Mohamed Melehi. Tout d’abord, Josef Albers, dès les années 1940, avait travaillé sur l’interaction de couleurs primaires ou secondaires, inconnues dans l’art arabo-musulman où ce classement des couleurs n’existait pas et où les couleurs dépendaient des pigments minéraux ou végétaux disponibles. Cet artiste travaillait sous l’influence de la Gestalttheorie allemande des années 1920 sur la perception des mouvements visuels ou sur leurs illusions en fonction des interactions de couleurs, qu’il s’agisse de couleurs pures ou des contrastes simultanés dans les compositions géométriques.
Ces idées vont se développer chez deux autres artistes américains qui vont fortement influencer Mohamed Melehi. Il s’agit d’Ad Reinhardt et d’Ellsworth Kelly. Le premier, dans ses œuvres de transition des années 1950, utilise des structures géométriques en bandes et des modulations de teintes qui structurent la surface plane de la toile. Le second développe, durant la même période une autre idée, les aplats de couleurs se touchent sans limite visible ou sans vide intermédiaire dans des formes épurées. Cet artiste rejette donc tout geste expressionniste pouvant faire très facilement des hypothèses sur la psychologie de l’artiste. ? A la place, il produit des formes épurées au sein d’une organisation spatiale et géométrique nette. Et le fait que les couleurs se touchent directement va porter un nom, celui de la technique Hard-Edge.
Comme Ellsworth Kelly, dont il est le disciple pour la gestion des aplats, Mohamed Melehi sera toute sa vie artiste hardegiste ayant importé cette technique de New York, une ville où il a longtemps vécu, également de Minneapolis, à Casablanca puis au Maroc.
A cette technique particulière s’ajoute l’onde que Mohamed Melehi a appelé un jour, en 2015, une forme de « transe calme et pacifique ».
Mohamed Melehi n’a pas été l’introducteur de l’abstraction en tant que rupture avec des images mimétiques antérieures. Jilali Gharbaoui l’avait fait antérieurement et avait aussi fréquenté les artistes italiens. Son nom restera dans l’histoire de l’art marocaine comme l’introducteur au Maroc de l’hardedgisme, ainsi que de l’Op Art ou du Color Field painting, associé au thème de l’onde traité comme rythme graphique faisant dialoguer des aplats chromatiques. Il a, d’une tout autre manière que Jilali Gharbaoui ou que Miloud Labied, comme les Japonais du XIXe siècle ou les Nabis, su privilégier la force de la couleur pure sur l’illusion du réalisme en rejetant toute trace de subjectivité émotionnelle. Il fut le créateur au Maroc d’une peinture sans gestualité qui efface toute trace de la main.


