LE ROI A UNE VISION. LE PEUPLE A UNE ATTENTE. LES TRAHIS ONT UNE MÉMOIRE.

De l’urne marchandée à l’espoir rendu : lettre ouverte au vainqueur du 23 septembre, et à tous ceux qui ont l’honneur de servir l’État
Il est des soirs d’élection où l’on compte les voix. Et il en est d’autres où l’on devrait compter les silences.
Dans la nuit du 23 au 24 septembre, le ministre de l’Intérieur a égrené les résultats provisoires : 97 sièges pour le PAM, 66 pour le RNI, 65 pour l’Istiqlal. Le trio de la majorité sortante se succède à lui-même, simplement dans un ordre différent. Les communiqués saluent un scrutin serein. Les états-majors sabrent ce qu’ils ont à sabrer. Les plateaux commentent.
Et pourtant. 38,08 %. Voilà le chiffre qui devrait empêcher de dormir quiconque prétend gouverner ce pays. Plus de six inscrits sur dix sont restés chez eux. Ils n’ont pas oublié de voter. Ils ont décidé de ne plus y croire.
I. LE VERDICT DES URNES… ET CELUI DES ABSENTS
On nous expliquera que l’abstention est un mal universel, que les démocraties fatiguées votent peu, que le Maroc n’est pas une exception. Soit. Mais une participation en recul par rapport aux deux scrutins précédents — elle atteignait 42,29 % en 2016 — n’est pas une fatalité statistique. C’est un désaveu. Poli, silencieux, mais implacable.
Regardez surtout qui manque à l’appel. À la veille du scrutin, à peine 3 % des inscrits avaient entre 18 et 24 ans. Une génération entière qui, à l’automne 2025, est descendue dans la rue sous la bannière « Gen Z » pour réclamer des hôpitaux dignes et des écoles qui fonctionnent, ne s’est même pas donné la peine de figurer sur les listes. Qu’avons-nous donc fait pour qu’une jeunesse qui sait tout de la politique ne veuille plus rien en savoir ?
« Un peuple qui s’abstient ne se tait pas. Il parle une langue que ses élus ont désappris à entendre. »
II. LA SEULE COURBE QUI MONTE EN DESCENDANT
J’ai quitté le Maroc à vingt-trois ans. Voilà trente et un ans que j’observe mon pays depuis Paris, Luxembourg ou Washington, avec l’amour exigeant de ceux qui sont partis sans jamais s’en aller. J’ai vu bien des courbes de croissance, des plus timides aux plus insolentes. Mais je n’avais jamais vu une croissance aussi vigoureuse du nord vers le sud, du haut vers le bas. Il fallait le Maroc pour inventer cela.
Selon les témoignages qui nous sont parvenus, la voix se négociait autour de 200 dirhamsdans bien des circonscriptions du Nord et du centre. À Laâyoune, le tarif aurait été multiplié par dix : 2 000 dirhams. Et plus au sud encore, à Dakhla, on évoque 10 000 dirhams, parfois davantage. Un marché, avec son cours, ses courtiers, sa géographie. Une bourse clandestine où le titre le plus coté s’appelle la dignité du citoyen.
Posons la seule question qui vaille : qui paie 10 000 dirhams une voix ? Et surtout, combien compte-t-il récupérer une fois élu ? Car on n’investit pas dans un bulletin ; on investit dans un mandat. Et le rendement de cet investissement, c’est toujours le contribuable qui le verse — en routes jamais finies, en marchés publics détournés, en dispensaires sans médecin.
Il y a pire. C’est dans nos provinces du Sud — là où la participation massive est un acte de souveraineté, là où chaque bulletin répond à ceux qui contestent notre intégrité territoriale — que l’argent sale prétend fixer son prix le plus élevé. Ceux qui achètent des voix à Dakhla ne corrompent pas seulement un scrutin : ils offrent un argument à ceux qui convoitent notre Sahara. Nos compatriotes du Sud méritent mieux que d’être traités comme la place la plus chère d’un marché.
« On ne vend pas sa voix. On vend les cinq années de ses enfants. »
III. LES PROMESSES, CES DETTES QUE PERSONNE NE REMBOURSE
En 2021, on nous avait promis l’État social, un million d’emplois, la dignité retrouvée de l’enseignant, l’hôpital public relevé. Cinq ans plus tard, qu’a vu le citoyen ? La cherté de la vieà chaque passage à la caisse, des diplômés qui attendent, des urgences qui débordent, et une jeunesse qui a dû descendre dans la rue pour rappeler ce qui avait été signé.
La campagne de 2026 a offert un spectacle singulier : des partenaires qui ont gouverné ensemble pendant cinq ans et qui se sont accusés mutuellement, comme si chacun découvrait soudain le bilan de l’autre. Que le vainqueur s’en souvienne : il n’arrive pas de nulle part. Il siégeait au Conseil de gouvernement. Il ne pourra pas plaider l’héritage.
Une promesse électorale n’est pas un slogan. C’est une dette contractée envers le peuple.Et dans tout pays sérieux, une dette non honorée a un nom et des conséquences. Chez nous, elle a surtout un sort : l’oubli, jusqu’à la campagne suivante.
IV. L’IMPUNITÉ, CE PARTI QUI NE PERD JAMAIS
Qu’on ne vienne pas nous dire que la loi est muette. La loi organique n° 53.25 prévoit jusqu’à vingt ans de réclusion pour les atteintes organisées à l’intégrité du scrutin. L’achat de voix, par dons, cadeaux ou avantages, y est explicitement prohibé. Le texte est là. Il est même excellent.
Mais un texte sans sanction visible est un épouvantail : les premiers jours, il effraie ; ensuite, les corbeaux se posent dessus. Le jour même du vote, on a interpellé à Marrakech ; à Settat, le parquet s’est saisi d’un enregistrement. C’est bien. Mais on arrête la petite main qui distribue l’enveloppe. Remonte-t-on jamais jusqu’à la main qui l’a remplie ?
Autre chiffre troublant : 93 plaintes électorales enregistrées auprès des parquets entre le 21 août et le 15 septembre, contre 229 lors des législatives de 2021. Faut-il y lire moins de fraude ? Ou simplement moins de foi dans la plainte ? Quand le citoyen cesse de dénoncer, ce n’est pas toujours que tout va bien. C’est parfois qu’il a compris que rien ne changerait.
« L’impunité est le seul parti qui gagne à chaque élection sans jamais présenter de candidat. »
V. AU VAINQUEUR : CINQ SERMENTS POUR RENDRE L’ESPOIR
Au parti arrivé en tête, et au Chef de gouvernement que Sa Majesté nommera en son sein conformément à la Constitution, je ne demande ni discours ni photo de famille. Je demande cinq serments, vérifiables, datés, publics.
1. Le serment de la transparence. Un tableau de bord public, mis à jour chaque trimestre, où chaque engagement du programme figure avec son budget, son responsable et son état d’avancement. Ce qui n’est pas mesuré n’est pas gouverné.
2. Le serment de l’intégrité. Que le vainqueur soit le premier à exclure ses propres élus convaincus d’achat de voix, sans attendre qu’un tribunal l’y contraigne. Et que le ministère public publie chaque année le sort réservé à chaque plainte électorale. La crédibilité commence par balayer devant sa porte.
3. Le serment de la jeunesse. Les revendications de 2025 ne sont pas un bruit de fond : elles sont un cahier des charges. Emploi, école, santé. Que chaque ministère concerné rende compte devant les jeunes, dans leurs régions, et pas seulement devant les caméras de Rabat. Et qu’on ouvre enfin grand les portes aux compétences marocaines du monde, qui n’attendent qu’un signe pour servir.
4. Le serment du terrain. Le Roi trace l’horizon : nouveau modèle de développement, protection sociale généralisée, régionalisation avancée, souveraineté hydrique, Mondial 2030. C’est au gouvernement de construire la route. Entre le discours royal et le douar, il y a trop de bureaux où la vision s’égare. Le Mondial 2030 ne doit pas être un stade. Il doit être un pays.
5. Le serment de la reddition des comptes. L’article premier de notre Constitution lie la responsabilité à la reddition des comptes. Qu’il cesse d’être une phrase que l’on cite pour devenir une pratique que l’on subit — à commencer par soi-même.
« Le Roi trace l’horizon. Le gouvernement doit poser les pierres. Le peuple, lui, n’a que trop marché sur des promesses. »
VI. AUX COMMIS DE L’ÉTAT : LA CRÉDIBILITÉ NE SE DÉCRÈTE PAS
Je m’adresse enfin à ceux qui ne se présentent à aucune élection mais qui font, chaque jour, l’expérience que le citoyen a de l’État : walis, gouverneurs, caïds, magistrats, conseillers, directeurs d’administration. Vous êtes le visage de l’État. Quand vous fermez les yeux sur une enveloppe, c’est l’État tout entier qui cligne.
Le Souverain lui-même, dans son discours du Trône de 2017, n’avait pas mâché ses mots à l’égard d’une partie de la classe politique et de l’administration qui ne faisait pas son travail. Neuf ans plus tard, qui oserait affirmer que le message a été entendu partout ? Vous n’êtes pas les gardiens d’un système. Vous êtes les dépositaires d’un contrat entre le Trône et son peuple. Et ce contrat ne supporte ni la complaisance, ni la lassitude.
La crédibilité d’une institution ne se proclame pas dans un communiqué. Elle se regagne, dossier après dossier, sanction après sanction, service rendu après service rendu. Lentement. Mais elle se regagne.
AUX TRAHIS
À toi, la mère de famille qui a pris les 200 dirhams parce que le réfrigérateur était vide : je ne te juge pas. Celui qui t’a humiliée, c’est celui qui a compté sur ta faim.
À toi, le jeune diplômé qui n’a pas voté parce que tu ne crois plus en rien : ton silence a été entendu. Mais ne laisse pas ceux qui t’ont trahi te voler aussi ton avenir. Le jour où ta génération votera, elle ne demandera pas la permission.
À vous, nos compatriotes du Sud, qui avez voté massivement par fidélité à la patrie : votre bulletin valait plus que tous les billets que certains ont osé agiter sous vos yeux.
Le Maroc ne mérite pas le prix de ses voix. Il mérite la valeur de ses citoyens.
Le Roi a une vision. Le peuple a une attente. Les trahis ont une mémoire. Il appartient désormais au vainqueur de choisir laquelle des trois il honorera — en sachant que la troisième, elle, n’oublie jamais.


