LE POUVOIR CORROMPT

A Sumer, il y a plus de 5000 ans, dans la grande allée qui menait vers le temple, un homme seul gravait des signes sur une tablette quand trois hommes lui ont demandé ce qu’il faisait. Il a répondu sans lever les yeux continuant son ouvrage : « Si vous voulez juger de la valeur d’une personne, mettez le pouvoir entre ses mains ». Et il tourna les talons. C’était le gouverneur de la cité, qui a pris peur de ce qu’il était en train de devenir et qui venait de présenter sa démission au Roi de Ninive. L’homme ne se reconnaissait plus ni dans ses pensées ni dans ses actes. Il avait réalisé toute l’horreur du pouvoir qui corrompt les êtres. Il disait dans son entourage qu’il promulguait de plus en plus de lois, frénétiquement, comme possédé par le démon de l’autorité à tout prix. Au XVIIIème siècle Voltaire disait : « Ceux qui vous font croire à des absurdités peuvent vous faire faire des atrocités ». À travers les millénaires, l’impact du pouvoir est le même. Il dénature les gens ou alors il révèle leur essence. Il pourrit l’âme ou alors il est vécu comme une suprême responsabilité dont on doit s’acquitter avec honneur, avec sincérité et avec une grande éthique. Durant des siècles et au long de nombreuses civilisations et cultures, tout au long des époques, rares sont ceux qui ont pu allier pouvoir et sagesse. Les autres, tous les autres ont versé dans la tyrannie, le despotisme et la terreur. Cela a toujours été le cas, et dans ce cycle que nous nommons modernité, les manifestations de l’horreur sont éclatantes de vérité indéniable. On le vérifie depuis des décennies, quand la spoliation est devenue le moyen d’existence d’une agglomération d’hommes unis entre eux par le lien social et politique, ils se font bientôt une loi qui la sanctionne, une morale qui la glorifie. Le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument. « Plus l’État est corrompu, plus les lois sont nombreuses », disait Montesquieu. On ne peut pas être pour un État énorme, des impôts énormes et une bureaucratie énorme, et dire qu’on est du côté du peuple, nous apprend l’histoire. Dans cette logique, la façon la plus courante pour les gens d’abandonner leur pouvoir est de penser qu’ils n’en ont aucun. Parce qu’on leur a inculqué, malgré eux, qu’ils n’en ont aucun, que le pouvoir appartient à l’appareil de l’État, qui régule, dirige, oriente, possède tout et impose tout le monde. Alors, quelle attitude peut être celle du citoyen qui vit dans la société, qui accepte l’ordre et agit selon les lois, mais se sent terrifié par le pouvoir corrompu ? Regardez ce qui se passe dans toutes lesdites démocraties. Ce n’est que misère, angoisse, peur, conformisme, marcher au pas, accepter sans résister et s’aplatir pour laisser le rouleau compresseur de la démocratie écraser tout le monde sur son passage. « Le meilleur argument contre la démocratie est une conversation de cinq minutes avec l’électeur moyen », assénait Winston Churchill. Ce qui veut dire que l’État domine et le citoyen ne sait pas ce qui se passe. Il ignore tout sur tout, et pire encore, il ignore qu’il ignore et se targue de voter par conviction. Si le vote pouvait changer quoi que ce soit, il n’aurait jamais été permis. Le passage aux urnes est un acte banal d’une pièce de théâtre grandeur nature qui se joue sans fin. Cette action supposée être une émanation de la liberté de l’individu qui vote est une simple validation plus ou moins forcée pour cautionner l’état des lieux. Ceux qui votent ne décident de rien, ceux qui comptent les votes décident de tout. C’est connu et vérifié durant des siècles.
La donne aurait été différente si ce que nous faisons fait une différence, et nous devons décider quel genre de différence nous voulons faire. Mais nous y sommes aux antipodes. « Plus une société s’éloigne de la vérité, plus elle détestera ceux qui la disent », écrivait George Orwell. C’est le lot de ceux qui pensent encore que leur refus servira un jour d’assise de résistance face aux totalitarismes. Avec cette constante qu’« Il est dangereux d’avoir raison lorsque le gouvernement a tort », comme nous le rappelle Voltaire. Ce à quoi répond Charles de Gaulle. En disant : « La politique est une chose trop grave pour être confiée à des politiciens ». Mark Twain, fin moqueur, avait coutume de dire à ses amis que les « politiciens sont comme les couches pour bébés, il faut les changer très souvent et pour les mêmes raisons ». La boutade scatologique a le mérite de montrer qu’à un moment donné, il faut comprendre que celui qui prend le pouvoir n’a aucune envie de le lâcher à quelqu’un d’autre. J’y suis, j’y reste. Et on se livre bataille, à coups de gueule, à coups de micmacs, à coups de complots, à coups de dénonciations, à coups foireux entre gens capables du pire pour garder leurs sièges. C’est là que tous les garde-fous sont défoncés : « L’injustice où qu’elle se produise est une menace pour la justice partout ailleurs », disait Martin Luther King Jr. Sauf que dans les jeux de pouvoir, la justice est un vain mot, qui n’est utilisé que lors des campagnes électorales. Dans ce sens, ceux qui refusent la justice pour les autres ne la méritent pas pour eux-mêmes tout comme ceux qui refusent la liberté aux autres ne la méritent pas pour eux-mêmes. « La valeur d’une chose réside parfois non dans ce qu’on gagne en l’obtenant, mais dans ce qu’on paye pour l’acquérir, – dans ce qu’elle coûte. Je cite un exemple. Les institutions libérales cessent d’être libérales aussitôt qu’elles sont acquises : il n’y a, dans la suite, rien de plus foncièrement nuisible à la liberté que les institutions libérales. On sait bien à quoi elles aboutissent : elles minent sourdement la volonté de puissance, elles sont le nivellement de la montagne et de la vallée érigé en morale, elles rendent petit, lâche et avide de plaisirs, – le triomphe des bêtes de troupeau les accompagne chaque fois », écrivait Friedrich Nietzsche dans « Le crépuscule des idoles ». Cela nous renvoie à une saillie de Marcel Proust, lui, qui va plus loin et affirme que « le troupeau, esclave de l’ordre établi, déteste celui qui ose danser au rythme de sa propre pensée… Ce n’est pas l’opinion qui le blesse, mais l’audace de l’individu qui refuse de se noyer dans la mer de la conformité, révélant ainsi la stérilité intellectuelle de la masse ». Mérite-t-elle pour autant d’être guidée à l’abattoir et à l’échafaud bradant ce qui reste de sa liberté confisquée ? En est-elle au moins consciente de cette confiscation ? Le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui nous montre à quel point les gens ont abdiqué. Mieux, ils acclament ceux qui viennent les débarrasser de ce qui est supposé être leur liberté. Ils ne veulent pas de la liberté, ils veulent ce qu’ils pensent être le confort. Le philosophe allemand continue son analyse en affirmant que : « Libéralisme autrement dit abêtissement par troupeaux… Les mêmes institutions, tant qu’il faut combattre pour elles, ont de tout autres
conséquences ; elles favorisent alors, d’une façon puissante, le développement de la liberté. En y regardant de plus près on voit que c’est la guerre qui produit ces effets, la guerre pour les instincts libéraux, qui, en tant que guerre, laisse subsister les instincts antilibéraux. Et la guerre élève à la liberté. Car, qu’est-ce que la liberté ? C’est avoir la volonté de répondre de soi. C’est maintenir les distances qui nous séparent. C’est être indifférent aux chagrins, aux duretés, aux privations, à la vie même. C’est être prêt à sacrifier les hommes à sa cause, sans faire exception de soi-même ». Ici, le propos porte sur la lutte pour qui nous devons devenir. Mais, il est évident que les régimes modernes et mêmes anciens avaient déjà résolu l’équation. Même en allant la guerre, tu ne te défends pas, mais tu défends un idéal d’État, dicté par le pouvoir en place, qui est presque le même de celui d’en face, qui te nargue, baïonnette entre les mains, prêt à te montrer que lui aussi combat pour la liberté et la justice entre les hommes : « Liberté signifie que les instincts virils, les instincts joyeux de guerre et de victoire, prédominent sur tous les autres instincts, par exemple sur ceux du « bonheur ». L’homme devenu libre, combien plus encore l’esprit devenu libre, foule aux pieds cette sorte de bien-être méprisable dont rêvent les épiciers, les chrétiens, les vaches, les femmes, les Anglais et d’autres démocrates », lit-on dans Le crépuscule des idoles de Friedrich Nietzsche. L’ironie et le sarcasme sont ici exacerbés, certes, mais nous sommes face à une lecture limpide de la supercherie des démocraties telles qu’elles se vendent. Cela tranche avec ce que pensait Victor Hugo au XIXème siècle quand il avance ce qui suit : « Nous aurons ces grands États-Unis d’Europe, qui couronnent le vieux monde comme les États-Unis d’Amérique couronnent le nouveau. Nous aurons l’esprit de conquête transfiguré en esprit de découverte ; nous aurons la généreuse fraternité des nations au lieu de la fraternité féroce des empereurs ; nous aurons la patrie sans la frontière, le budget sans le parasitisme, le commerce sans la douane, la circulation sans la barrière, l’éducation sans l’abrutissement, la jeunesse sans la caserne, le courage sans le combat, la justice sans l’échafaud, la vie sans le meurtre, la forêt sans le tigre, la charrue sans le glaive, la parole sans le bâillon, la conscience sans le joug, la vérité sans le dogme, Dieu sans le prêtre, le ciel sans l’enfer, l’amour sans la haine». Quel vœu ! quelle grandeur d’âme dans un monde aussi vil et bas ! Mais cela a le mérite de nous rappeler que nous aurions pu vivre dans de meilleures sociétés, sans vivre dans le meilleur des mondes. Sans oublier d’être lucide, car, au final n’ayons pas peur des vérités : pour nos sociétés, la formule adéquate est la suivante : le fanatisme religieux, le dogmatisme confessionnel, les mensonges politiciens, les drogues et le cul sont le degré ultime de la corruption.