LE PLAFOND DE VERRE · III · APRÈS LE FER, LA TENUE – LA MAIN TENDUE ET LA CHAISE VIDE

SE RÉUNIR N’EST PAS S’ENGAGER. ENCORE FAUT-IL SAVOIR SE TENIR.

Jeudi 1er octobre, dix-sept heures, avenue du 16-Novembre, à Rabat. Une chaise attend. Elle attendra longtemps. Le soir même de sa nomination, Madame la Cheffe du gouvernement avait décroché son téléphone pour appeler ceux que tout oppose à son camp depuis toujours. La réponse est venue par vidéo : inutile d’ouvrir les portes, personne ne viendra. Après le fer, parlons donc d’un métal plus rare : la tenue.

La chaise vide de l’Agdal

Posons les faits, sans les tordre. Le PJD a retrouvé des couleurs : 54 députés, contre 13 hier. Il a choisi l’opposition. C’est son droit, et c’est même une chance : un pays sans opposition sérieuse est une voiture sans freins. La Cheffe du gouvernement l’a dit elle-même, et avec élégance.

Mais alors, pourquoi refuser un thé ? L’accord de principe était donné. Puis l’adresse a déplu. Son secrétaire général a fait savoir que, l’invitation venant d’elle, c’était à elle de se déplacer. Chez lui, de préférence.

Messieurs, depuis quand se réunir, c’est s’engager ? On peut s’asseoir une heure, écouter, dire non, et repartir opposant comme on était venu. Nos grands-mères, qui en savaient plus long sur le protocole que bien des états-majors, avaient réglé la question : « L’invité ne pose pas de conditions, et le maître de maison ne néglige rien. » Ici, l’un a posé ses conditions avant même de sonner.

J’entends l’argument, et je le pèse : le siège d’un parti n’est pas une institution. La gauche l’a dit aussi, par communiqué, poliment. L’argument se discute. La manière, non. On ne répond pas à une main tendue par une vidéo. Les Anglais gravent cela au fronton de leurs collèges depuis six siècles : ce sont les manières qui font l’homme.

On a connu des hommes qui traversaient tout Rabat pour un portefeuille. En voici qui ne traversent pas l’Agdal pour un thé.

Car enfin, connaître le protocole n’est pas donné à tout le monde. Le protocole, ce n’est pas une affaire de fauteuils et de trottoirs. C’est savoir que la dame qu’on fait attendre n’est plus la dirigeante d’un parti rival. Elle est celle que Sa Majesté le Roi a nommée. À travers elle, c’est une fonction qu’on laisse devant une chaise vide. En 2011, rappelle l’intéressé, c’est lui qui s’était déplacé chez les autres. Justement : il sait donc mieux que personne ce que vaut un déplacement.

Ne courez pas après le vent

Et maintenant, Madame ? Maintenant, rien. Pas de communiqué, pas de petite phrase, pas de vidéo en retour. Le dicton conseille de fermer la porte d’où vient le vent. Je vous suggère mieux : laissez-la entrouverte, et passez à autre chose. Il faut être deux pour danser le tango, disent les Londoniens ; il suffit d’être une pour gouverner.

Le jour de son investiture, Nelson Mandela avait fait asseoir parmi ses invités l’un de ses anciens geôliers. Vingt-sept ans de prison, et une invitation. Voilà la mesure. Voilà votre première singularité possible : la hauteur. Répondre à la bouderie par la courtoisie, et à la chaise vide par une table pleine.

Un conseil d’ami, tout de même : la prochaine fois, recevez l’opposition en terrain d’État, dans un lieu qui n’appartient à aucun parti. Non pour céder. Pour qu’il ne reste plus à personne le prétexte de l’adresse.

Après le fer, la singularité

J’ai plaidé ici pour la méthode Thatcher. Je ne retire rien. Mais une Dame de fer de plus, le monde en a déjà eu une. Ce qu’il n’a jamais vu, c’est la vôtre. Alors regardons ce que les meilleurs ont laissé, et servons-nous.

À Angela Merkel, prenez la sobriété : seize ans de pouvoir, le même appartement, et ses courses faites elle-même. À Ellen Johnson Sirleaf, première femme élue à la tête d’un État africain, la patience de rebâtir un pays que les hommes avaient mis en ruines. À Jacinda Ardern, l’humanité dans l’épreuve, et ce courage rarissime : partir d’elle-même le jour où elle a senti qu’elle n’avait plus assez de forces. À Lee Kuan Yew, l’obsession du mérite et l’allergie à la corruption. À Mandela, la grandeur envers l’adversaire.

Sobriété, patience, humanité, mérite, grandeur. Additionnez. Ajoutez la baraka de Marrakech. Cela ne s’appelle plus un modèle importé. Cela s’appelle une conduite exemplaire, et elle peut porter votre nom.

Elle n’a pas attendu 2026

Qu’on cesse de s’étonner. La femme marocaine et musulmane n’a pas attendu qu’on lui ouvre la porte : elle a bâti la maison. En 859, à Fès, Fatima al-Fihriya fonde la Qaraouiyine, quand l’Europe savante n’a pas encore une seule université. Votre propre ville, Madame, doit sa naissance à une femme autant qu’à un sultan : Zaynab Nafzaouia, aux côtés de Youssef Ibn Tachfine. Au XVIe siècle, Sayyida al-Hurra gouverne Tétouan et tient tête aux flottes d’Europe. En 1944, Malika El Fassi est la seule femme à signer le Manifeste de l’Indépendance.

Et puis il y a les autres, celles qui n’ont pas de plaque. La mère qui nourrit six enfants avec le salaire d’un seul. La sœur qui a quitté l’école pour que le frère y reste. Si nos mères avaient tenu le budget de l’État, croyez-moi, il n’y aurait ni dette ni fin de mois. Le Marocain le reconnaît à sa façon, mi-figue mi-raisin : « Qui n’a pas son Sidi a sa Lalla. »

Montrez donc, Madame, ce que certains hommes n’ont pas su faire. Ils ont eu soixante-dix ans. Vous en avez cinq. Le match n’est pas équitable. Gagnez-le quand même.

La confiance d’un Roi, cela s’honore

L’article 47 explique le mécanisme. Il ne dit pas l’essentiel. L’essentiel, c’est qu’un mardi de septembre, le Souverain a posé sur vos épaules sa confiance, et avec elle celle d’un pays.

Souvenons-nous du discours du Trône de 2017. Le Roi y disait, en substance : si le Souverain lui-même n’est pas convaincu par la manière dont se fait la politique, s’il ne fait plus confiance à nombre de ceux qui la font, que reste-t-il au peuple ? Ces mots-là, un pays ne les oublie pas. Ils ont un nom : le mur de la déception. Des responsables l’ont monté pierre à pierre, à coups de promesses sans lendemain, de chantiers en retard et de fauteuils trop confortables. Il a blessé le Trône. Il a blessé aussi, on l’oublie, tous les hommes et toutes les femmes honorables qui servent ce pays en silence et paient pour les autres.

Ce mur, c’est à vous de le démonter. Pas par un discours : par des résultats livrés à l’heure. Dieu, la Patrie, le Roi : trois mots qu’on récite beaucoup et qu’on prouve peu. La fidélité au Trône ne se mesure pas à la profondeur de la révérence. Elle se mesure à l’hôpital qui ouvre, à l’école qui tient, au dossier qui ne dort pas.

Pour ceux qui ne sont pas venus voter

Il y a une autre chaise vide, Madame, et celle-là m’inquiète davantage que celle de l’Agdal : la chaise du jeune Marocain qui, le 23 septembre, est resté chez lui. Ne le prenez pas pour un indifférent. C’est un déçu qui attend une preuve.

Donnez-la-lui. Qu’il voie une femme tenir parole, un ministre partir quand il a failli, un adversaire traité avec égards. Qu’il se dise, pour la première fois : cela vaut donc la peine. L’électeur de 2031 vous regarde déjà. Il a dix-sept ans, un téléphone, et aucune patience.

Et vous, mes lecteurs ?

J’ai beaucoup parlé à Madame la Cheffe du gouvernement. Il est temps que je me tourne vers vous. Vers vous, mes lecteurs. Vers vous, surtout, les électeurs : ceux du 23 septembre, et ceux qui ont préféré le café.

Car il est commode, ce jeu-là. Voter un mercredi, ou ne pas voter du tout, puis s’installer cinq ans au balcon pour commenter le match. Siffler l’arbitre. Réclamer le miracle pour vendredi. Nous sommes trente-sept millions de sélectionneurs, et pas un seul remplaçant.

Vous avez ri de la chaise vide de l’Agdal ? Moi aussi. Mais comptons honnêtement. Une chaise vide chez un parti, cela fait un titre pendant trois jours. Des millions de chaises vides le jour du vote, cela fait un pays pendant cinq ans. Laquelle des deux bouderies nous a coûté le plus cher ?

Je vous ai parlé du mur de la déception. Nous l’avons toujours regardé du même côté, celui des gouvernants, et nous y avons lu leurs noms. Faites-en le tour, pour une fois. De l’autre côté, il y a les nôtres. Le passe-droit qu’on a demandé. Le bulletin qu’on a vendu ou qu’on n’a pas mis. Le « tous pareils » qui nous a dispensés de chercher le meilleur. Ce mur a deux maçons.

Alors voici ce que je vous demande, et je me le demande d’abord à moi-même, qui regarde ce pays de loin depuis trente et un ans. Exigez, mais restez. Jugez sur pièces, pas sur rumeur. Souvenez-vous des promesses, les siennes et les vôtres. Et le jour où elle aura raison contre vos habitudes, ayez l’élégance de le reconnaître.

Pendant soixante-dix ans, nous avons attendu l’homme de la situation. Il n’est jamais venu. Peut-être fallait-il simplement cesser de chercher un homme.

Elle a brisé le plafond.

À nous, maintenant, de ne plus être le mur.