LA DISTINCTION ENTRE ART ET ARTISANAT A-T-ELLE TOUJOURS DU SENS ? – L’EXPOSITION DE M’BAREK BOUHCHICHI À LA FONDATION H D’ANTANANARIVO (MADAGASCAR) DU 24 AVRIL AU 17 OCTOBRE 2026

Un artiste majeur de la scène marocaine, M’barek Bouhchichi, pose depuis plusieurs années une question irrésolue en raison de la complexité actuellement existante. Doit-on maintenir la distinction entre art et artisanat ? M’barek Bouhchichi, né en 1975 dans la belle palmeraie d’Akka, peint depuis l’âge de 19 ans. Il a été formé aux arts plastiques à Rabat, à Paris également en 2006, et il a choisi volontairement de rester enseignant d’arts plastiques à Tiznit avant de vivre et de travailler à Tahanaout. L’homme a commencé à peindre de grands espaces colorés, lors des expositions Volumes, Metascape ou Beyond,, mais seulement dans la partie haute de ses tableaux. Tout cela est resté longtemps en apparence formel. Mais déjà l’artiste posait des questions parfois très dérangeantes. Comme le disait Omar Berrada, on croyait alors voir dans les abstractions proposées, « une série de rectangles en métal oxydé, symbolisant chacun une parcelle de terre, dont un cinquième est découpé et recouvert de cuivre. Les rectangles initiaux sont identiques, mais les cinquièmes découpés ont tous des formes différentes. Face à une oppression immuable, la résistance prend des formes singulières. » Et cette contestation prenait moins, toujours selon Omar Berrada, une forme d’emblée politique. Elle était de nature sociale en proposant le portait implicite d’un peuple.
La plus récente portait sur les formes de marginalisation des noirs au Maroc, une des formes de l’altérité avec les juifs, les femmes, les berbérophones, les homosexuels, les athées, etc. Là aussi, il s’agit d’une question complexe puisque, selon Ptolémée, tout le sud de la Maurétanie tingitane était peuplé, il y a 2 000 ans, de populations noires. Ce sont les haratins d’aujourd’hui que M’barek Bouhchichi célébra dans leur volonté de mettre fin à la reproduction des inégalités. Ce que l’artiste exprima en mémoire d’un travailleur agricole de Tinghir nommé Kizit dans son exposition Les poètes de la terre à la Voice Gallery en 2018. Les esclaves venus d’au-delà du Sahara, environ un million de personnes selon l’estimation de Vincent Monteil, sont tout autre chose. M’barek Bouhchichi s’est récemment interrogé sur les perceptions dominantes actuellement présentes au Maroc et il l’a fait de façon très intelligente en produisant des images sans contraste, anonymisées et donc invisibilisées qu’on a pu voir lors des expositions The silent Mirror en 2021 ou Ce que je suis, ce que nous sommes, en 2025
Or ce même artiste s’intéresse depuis longtemps à la question de l’artisanat. Celle-ci n’existait pas à l’époque de Lyautey où l’on ne parlait que d’arts marocains et non d’artisanat. Et les œuvres des peintres orientalistes d’avant 1912 étaient mises sur le même plan que celles des artisans du Maroc. Il y avait alors les arts européens et les arts arabo-musulmans, dont l’art marocain.
Tout changea pour deux raisons. D’une part, il apparut dès 1930, mais surtout après 1950, une nouvelle catégorie de créateurs utilisant des supports sur toile apprêtée et non sur du bois ou du plâtre ou sur des céramiques et surtout des peintures avec des liants à l’huile et non plus à l’œuf comme lors des siècles passés au Maroc. Et ces créateurs d’un genre totalement nouveau prirent comme référence le nom d’artiste se réservant ainsi le monopole de l’art. Le deuxième fait est la rapide disparition des anciennes corporations que Massignon peut encore décrire au Maroc après 1920, mais qui contrôleront de moins en moins la production des objets fonctionnels décorés. Les durées de formation se réduiront à quelques mois et les artisans ne se sentiront plus contraints à reproduire les modèles transmis par leurs maîtres, modèles qui n’évoluaient donc que très lentement dans l’histoire. Très rapidement, le groupe des artisans éclata et à côté des simples artisans condamnés à la reproduction et à la quantité, se développa le groupe des artisans d’art ayant conscience de leurs qualités et se met tant même à signer leurs œuvres, ce qui était un changement radical.
Plus récemment apparut, pour une clientèle plus aisée, un groupe nouveau, celui des designers qui ne se pensent plus comme artisans d’art, mais entièrement comme artistes. Que faire après ces changements, en particulier pour les « simples » artisans, se demanda, à propos surtout de la céramique qu’il pratique également, M’barek Bouhchichi. Il y a là une autre minorité créée par la « modernité » et l’artiste organique doit se sentir engagé dans un combat destiné à modifier les perceptions les plus courantes pour permettre des prises de décisions. D’où l’importance pour l’artiste de dire ce qu’il est afin que les autres puissent comprendre ce qu’ils sont. D’où l’importance pour lui de son séjour, peu après 2000, dans un village très particulier, Khamlia non loin de Merzouga, qui demeure une des traces de l’esclavage, mais qui a réagi par la musique contre l’invisibilisation, d’ailleurs tout comme les Gnâwas de la côte atlantique.
M’barek Bouhchichi va intervenir très tôt dans ce débat. Bien avant sa résidence à Madagascar qui se traduira par une exposition de poteries malgaches à Casablanca (La main des poètes à l’Atelier 21), l’artiste commença par pratiquer la sculpture, dont on eut un aperçu à la Selma Feriani Gallery, et la céramique. C’est ainsi qu’il se manifesta à l’occasion d’une résidence au Brésil en 2023 et de sa participation, à cette occasion, à la Bienal de Sao Paulo. Puis il y eut la Biennale de Sharjah en 2025 à l’invitation de la Sharjah Art Foundation qui lui acheta des œuvres.
A chacune de ces occasions, l’artiste exprima le désir d’échapper à toutes les formes de ségrégation, aux visions eurocentrées de l’art qui annulent très souvent l’existence même de l’autre réduit au statut de sujet exotique. L’artiste propose donc une démarche de désapprentissage. Dans toute œuvre, dans toute céramique, également ferronnerie ou tissage, dans tous ces « miroirs silencieux », il y a des formes d’intelligence, mais aussi des traces multiples de mémoire même si ses formes sont plus orales qu’écrites. C’est ce langage appris à Akka que l’artiste veut faire maintenant reconnaître. Il y a un droit à faire à la main, à créer avec son corps, avec ses gestes, puisque cela produit des œuvres dont il convient à reconnaître la valeur, celle-ci apparaissant dès lors qu’elles sont présentes dans les mêmes galeries, les mêmes musées et sous la même présentation que ce qui a été appelé jusqu’à présent œuvres d’art.

Présentation à la galerie Selma Feriani de céramiques
de M’barek Bouhchichi montrées en tant qu’objet d’art.
A Sao Paulo, toutes les céramiques sont à la fois des objets fonctionnels, utiles, adaptés à des usages, mais en même temps, comme dans le design des objets porteurs de beauté. Mais ce qui en fait des objets à part, hors de l’artisanat d’art ou du design, c’est qu’ils visent tous une expression. Chaque objet est porteur d’un message.

Les céramiques de M’barek Bouhchichi mises en valeur lors de la 35 Bienal de Sao Paulo.
S’ajoute en effet à la question de la présentation celle d’une interrogation. Ces céramiques sont porteuses de message, ce qui est une autre rupture qui s’ajoute à la recherche, parfois à l’improvisation très présente chez les artistes. Dans tous les cas, il y a toujours un travail manuel, mais avec des regards différents sur ce que peut être une main.

Inscriptions en arabe et en wolof.

« Il existe des douleurs qui font mal sans saignement » (inscription en portugais du Brésil) Céramique de M’barek Bouhchichi présentée à la Bienal de Sao Paulo.
Tout récemment, à partir d’août 2025, durant 6 semaines de résidence, M’barek Bouhchichi a produit de nouvelles céramiques, chacune pourvue d’un message. Des artisans malgaches, rencontrés par l’artiste marocain, en ont aussi créé de leur côté jusqu’en mars 2026 avant de les exposer en reprenant le titre Les mains des poètes, déjà utilisé 8 ans plus tôt.
On voit donc que, dans son évolution récente, l’artiste M’barek Bouhchichi tente de dépasser les frontières parfois poreuses entre artisanat, artisanat d’art et design en mobilisant, dans sa production artistique d’objets tous singulier. Il le fait à partir de savoir-faire artisanaux avec une créativité sans cesse renouvelée en ajoutant toutefois une intention qui n’est plus de satisfaire seulement un besoin humain ou d’explorer la beauté ou le décor dans le geste créatif. Il n’est ni artisan, ni artisan d’art, ni designer. Il intègre, dans la langue du pays où il se trouve, des messages universalisables qui permettent à chacun de se comprendre en lui-même et dans sa relation aux autres. On peut à la fois fabriquer et signifier explicitement et faire voir clairement que tout cela manifeste l’intelligence du geste. Dire cela, c’est comprendre l’importance de M’barek Bouhchichi dans l’art actuel marocain.


