ÉDUQUER CE N’EST PAS REMPLIR UN VASE C’EST ALLUMER UN FEU

Dans sa fameuse « Lettre aux instituteurs », rendue publique en 1888, Jean Jaurès mettait déjà le doigt sur ce qu’allait devenir l’éducation, l’apprentissage et la quête du savoir dans les milieux dits académiques : « Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confèrent, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation ». Bien sûr, ces paroles ont été adressées à la France, mais ils peuvent être calquées à tous les pays qui doivent prendre conscience de la véritable valeur de l’éducation, de la connaissance, du savoir libre sans endoctrinement ni manipulations, sans idéologie ni démagogie. Dans ce sens, il ne faut en aucun cas que l’éducation soit équivalente à déformer patiemment les pauvres gosses pour les façonner à notre image. Le plus grand des enseignants et des maîtres est celui qui ne se substitue jamais à celui à qui il essaie de donner du savoir. Élever un enfant c’est lui apprendre à se passer de nous, de voler de ses propres ailes, d’être indépendant et surtout d’être libre de penser comme cela lui sied. « Éduquer ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu », disait William Butler Yeats. Ce n’est qu’en devenant flammes que ces enfants peuvent grandir et devenir des hommes, capables de réfléchir par eux-mêmes, de penser le monde selon leur nature et leur conscience, sans être assujettis ni à des dogmes ni à des systèmes de pensée qui font tout pour conformer les esprits à une visée unique et unilatérale. « Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils sachent quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force », souligne Jean Jaurès dans sa lettre de la fin du XIXème siècle. Autrement dit, si l’on pense que l’on a appris sans avoir assimilé de façon profonde la grandeur de l’esprit humain dans sa force libre, le respect et le culte de l’âme qui aspire à l’élévation, sans aimer l’infinie joie d’avoir vécu et de cheminer vers l’idéal de soi. C’est pour cette raison qu’il faut être conscient et vigilant sur un point : « Exiger de savoir qui les éduque, de ceux qui prétendent vous éduquer », nous rappelle François Proust, dans « Maximes à l’usage des dirigés et de leurs dirigeants ». Il est primordial de savoir qui prétend nous apporter le savoir. Quels sont ceux qui servent de maîtres pour ceux qui veulent être nos maîtres ? Qu’ont-ils appris de leurs enseignants ? Avaient-ils des éducateurs ou des donneurs de leçons prétendant avoir la science infuse ? Ont-ils été libres ou ont-ils été téléguidés ? Avaient-ils toute la liberté de penser par eux-mêmes ou devaient-ils recycler les mêmes poncifs que leurs formateurs ? « Il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit humain. Alors, et alors seulement, lorsque par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants la lumière et l’émotion de son esprit. Ah ! Vous serez plus que payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller autour de vous », affirme Jean Jaurès. En effet, il est ici question de lumière et de quête de cette clarté face à ce que l’on vit et qui doit nous servir d’expérience et partant de leçon de vie. Cela passe par l’émerveillement. Cela passe par la découverte. Cela passe par la prise de risque sur le long chemin de la connaissance. Cela passe par la curiosité qui transcende qui nous sommes pour nous porter vers qui nous devons devenir : « Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Lorsque vous leur avez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs. Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront », précise Jean Jaurès. Ici, le nœud gordien est clair. Il est question de la pensée et de la conscience humaine. Science sans conscience, n’est que ruine de l’âme disait François Rabelais, à juste titre. Cela demande une vie durant pour puiser dans l’infinie source de la connaissance humaine, pour apprendre, apprendre encore, apprendre toujours, car le savoir ne connaît aucune limite et suppose de nous un souffle de marathonien : « La curiosité des enfants est un penchant de la nature qui va comme au-devant de l’instruction ; ne manquez pas d’en profiter », écrivait Fénelon dans « Traité de l’Éducation des filles ». Dans cette même approche nous comprenons ce que dit ici Frank Herbert dans « Le messie de Dune » : « Nous sommes éduqués à croire, et non à savoir. La croyance peut être manipulée. Seul le savoir est dangereux ». Croire n’est pas savoir, car connaître, c’est d’abord naître avec ce que l’on découvre et que l’on apprend sur le chemin de la vie. « L’éducation ne consiste pas à gaver, mais à donner faim », affirme dans ce sens Michel Tardy. Faim d’approfondir ses connaissances, de les nourrir avec de nouvelles découvertes, de les confronter à d’autres idées et pensées, d’aller au bout de ses convictions pour les détruire, car n’a sur le chemin de la vie de certitudes que celui qui n’a rien approfondi. « Quand cessera-t-on de penser qu’on peut fabriquer des citoyens de demain en éduquant les enfants avec de simples slogans sans rien modifier à l’environnement pestilentiel dans lequel ils évoluent ? », estime Taslima Nasreen, dans « A quoi pensez-vous ? » Car, il est évident que nous ne pensons pas uniquement à partir de qui nous sommes, de ce que nous avons vécu, de ce que nous avons appris, mais dans nos connaissances sont intégrées tout ce que la société peut produire comme pensées, comme règles, comme limites, comme formes et conformisme. Ici, l’environnement a un grand impact sur les esprits face à leur quête de la liberté d’être et de penser. Autrement dit, l’unique variable dans cette équation du savoir et de la connaissance est l’impératif de la vérité : « La recherche de la vérité doit être le but de notre activité ; c’est la seule fin qui soit digne d’elle. Douter de tout ou tout croire, ce sont deux solutions également commodes, qui l’une et l’autre nous dispensent de réfléchir. Au lieu d’une critique générale, stérile et dénuée de solidité, il faut une critique patiente et sincère, qui s’applique successivement à tous les problèmes, qui ne laisse dans l’ombre aucune difficulté, et qui procède moins par des raisonnements généraux, toujours sujets à controverse, que par l’examen d’un grand nombre d’exemples particuliers », nous dit Henri Poincaré dans « La Science et l’hypothèse ». Encore une fois, l’essence de l’apprentissage, c’est d’élever un enfant en lui apprenant surtout à se passer de nous, de faire son propre chemin et de ne suivre la voie de personne, mais de créer sa propre trajectoire : « Il ne faut donc pas craindre de poser les hypothèses ; elles sont les instruments nécessaires de la science. Le savant doit les faire avec hardiesse, mais les vérifier avec sévérité. Abandonner une hypothèse dès qu’un fait la contredit, c’est le devoir ; mais la rejeter a priori, sous prétexte qu’elle n’est pas démontrée, c’est se condamner à l’ignorance. La physique mathématique nous fournit justement des exemples innombrables d’hypothèses fécondes qui, sans être rigoureusement vraies, ont guidé la recherche vers des découvertes authentiques », ajoute Henri Poincaré dans « La Science et l’hypothèse ». Ce grand scientifique nous dit ici quelque chose de crucial dans la quête du savoir, toujours poser des hypothèses, risquer des antithèses et ne jamais aller vers les synthèses. Poser des questions, douter, toujours soupçonner ce qui paraît une évidence. Ne jamais verser dans la facilité et le prêt à penser. La véritable pensée se transforme en continu et se nourrit de ses propres limites et ouvertures sur ce qui émerge et que nous n’attendions pas. Cela nous rappelle ce qu’assène Franz Kafka dans son « Journal » en disant que : « Les parents qui attendent de la reconnaissance de leurs enfants sont comme ces usuriers qui risquent volontiers le capital pour toucher les intérêts ».Dans ce processus, il y a un autre point d’extrême importance : la culture du peu, la grandeur du peu, le vouloir du peu, qui est de loin plus noble que le tout. Le peu qui suffit et qui nous mène vers d’autres parcelles du savoir, petit à petit, avançant sur un chemin qui ne finit jamais de nous nourrir. Cela nous renvoie dans un sens au fameux « Mon sacré « peu » » de Pier Paolo Pasolini quand il partage avec nous sa vision de la vie : « Je pense qu’il faut éduquer les nouvelles générations à la valeur de la défaite. À sa gestion. À l’humanité qui en jaillit. À construire une identité capable de saisir le partage d’une destinée, où l’on peut échouer et recommencer sans que la valeur et la dignité en soient attaquées. À ne pas devenir quelqu’un qui joue des coudes pour avancer dans la société, à ne pas passer sur les corps des autres pour arriver le premier. En ce monde de gagnants vulgaires et malhonnêtes, de prévaricateurs faux et opportunistes, de gens qui comptent, qui occupent le pouvoir, qui s’arrachent le présent, figurez-vous le futur ; à tous ceux qui ont la névrose du succès, de paraître, de devenir… À cette anthropologie du gagnant, je préfère de loin celui qui perd. C’est un exercice qui me réussit bien. Et me réconcilie avec mon sacré « peu » ».

