AZIZ ABOU ALI – UNE RÉTROSPECTIVE À LA VILLA HARRIS DE TANGER

L’affiche de l’exposition de Tanger.

Gravure madrilène (collection particulière).

A partir de ce 15 février et jusqu’au 10 juin prochain, l’exposition consacrée au peintre et maître graveur tangérois Aziz Abou Ali sera présentée au public dans le très beau cadre de la villa Walter Harris de Tanger. Cela faisait un an que l’on pouvait voir ces œuvres dans les anciens locaux de Bank Al-Maghrib devenus un des lieux d’exposition de la Fondation nationale des musées, place Jem‘â el Fnâ’ à Marrakech. Il est vrai que de nombreuses œuvres de cet artiste avaient déjà été montrées dans cette ville, à l’occasion d’une exposition de la galerie Agora, il y a une quinzaine d’années. Il s’agissait de la collection d’un homme passionné par cet artiste. En 2025, une autre collection, celle de Rachid Chraïbi et aujourd’hui de la Galerie Marsam, ramenée de Madrid après le décès de l’artiste en 1993, a été donnée à voir à Marrakech. C’est elle qui vient d’être transférée à Tanger. Elle a pour titre La Solitude des formes, ce qui est une allusion aux dernières années de la vie de l’artiste en Espagne, pourtant une période d’intense production.

L’artiste est né en 1935 à Marrakech. Il vit une enfance très difficile. Il commence par s’exprimer autrement que ne le font les autres artistes autodidactes de la ville. Il est rapidement remarqué pour la qualité de son premier travail. Des habitants de la ville se cotisent pour lui financer ses études. Il est ainsi accepté à l’Institut des Beaux-Arts de Tétouan qui n’imposait pas alors le baccalauréat pour intégrer ses murs. Il fait alors le parcours classique que guidait, en ces temps désormais éloignés de nous, Don Mariano Bertucci. Aziz Abou Ali se rend ainsi successivement à Séville puis à San Fernando à Madrid. 

Quelques tableaux anciens liés à la période de l’apprentissage de l’artiste.

Sa technique de peintre s’affine. Il découvre également la sculpture et il reçoit, en 1973, un prix dans ce domaine. Dans le dessin et la peinture, il maîtrise d’abord parfaitement la figuration. On le voit à ses portraits de l’époque ou au traitement postimpressionniste du café des Oudaïas qu’il réalise immédiatement après sa formation. Puis il explore les possibilités de l’abstraction géométrique, parfois symétrisée comme dans l’art arabo-musulman, mais aussi très rapidement profondément déstabilisée. L’espace peut se scinder en secteurs, toujours de guingois comme s’il fallait éviter les verticales. Dans ses premiers dessins, ses scènes sont coupées, tout en se prolongeant de secteur en secteur. De nombreux dessins à la mine de plomb ou à l’encre de Chine sont réalisés qui montrent des êtres accablés, de vagues silhouettes, parfois un chien.

Mais l’artiste est de plus en plus attiré par l’estampe avec un projet qui restera toute sa vie un idéal : obtenir des gravures dont les couleurs soient les plus proches possible des dessins originaux. Ceci impose une double maîtrise, à la fois des encres, mais aussi des techniques de tirage. En se consacrant entièrement à cette recherche, il attire l’attention des plus grands artistes espagnols, en particulier de Joan Miró ou d’Antoni Tàpies i Puig de Barcelone, qui lui donnent volontiers leurs dessins à tirer.

Mais le graveur va aussi peu à peu développer une création personnelle surtout après 1980 lorsque l’artiste rencontre à nouveau, comme dans sa plus tendre enfance, des difficultés dans sa vie personnelle. Il va montrer, avec un grande économie de couleurs, toujours choisies pour leurs accords chromatiques, des personnages mutilés, apparemment en grande souffrance, souvent nus, parfois isolés. Presque tous ont perdu leurs traits et ne sont plus que des silhouettes sans identité propre. Pendant 13 ans, l’artiste, devenu très dépressif, va multiplier ces corps poignants qui sont d’abord ce qu’il ressent en lui-même dans cette phase difficile et ultime de sa vie. De plus, ces êtres réduits à leur plus simple expression sont souvent placés à côtés d’artefacts indéfinissables. Ces gravures, avec souvent des atmosphères très lourdes ou très sombres, prennent alors un aspect très énigmatique. Pour clôturer cet épisode, le décès de l’artiste dans son appartement madrilène est tragique.

Peu après, plusieurs passionnés d’art organisent des expositions pour rappeler l’importance de cet artiste dans l’histoire de l’art marocain. Abdelaziz Alami organise sa présentation à l’Espace Actua de ce qui était jadis la Banque commerciale du Maroc. Une autre exposition est organisée à la Villa des Arts, appartenant alors à la Fondation ONA à Rabat. Abdelkébir Khatibi participe à un livre de grande qualité consacré à l’artiste en 2000 avant que ne paraisse un autre livre collectif en 2006. On a aussi des hommages rendus à la Matisse Art Gallery à Marrakech et à la Galerie Marsam de Rabat.

Avant de mourir, l’artiste avoua : « J’essaierai de graver et de peindre jusqu’au bout, pensant ainsi que c’est l’unique façon de justifier ma présence dans ce monde ». Le but de ce peintre ne fut donc nullement, contrairement à ce qu’on pourrait croire, de nature thérapeutique. Jusqu’au bout, il a cherché à donner un sens à sa vie. Et cela est un modèle pour chacun d’entre nous.