AUCUN MIRACLE À L’HORIZON

C’est une certitude. Un retour en arrière n’est plus possible pour cette civilisation thermo-industrielle. Décider la décroissance n’est en aucun cas envisageable par les grandes puissances mondiales. Au contraire, c’est la croissance tous azimuts qui prime et domine toutes les réflexions sur l’avenir de la planète et de l’humanité. On fonce. On y va. On a tout à perdre, mais étant déjà en enfer, on ne peut s’arrêter d’avancer. Une simple logique, en somme. Nous savons que la chute est proche, mais on y va tête baissée. On y va parce qu’on n’a plus le choix. Croire le contraire est la pire des erreurs à faire, aujourd’hui. La marche vers le désastre est inévitable. Voici le constat à froid sur un monde finissant. Car prendre des mesures draconiennes pour sauver les meubles peut engendrer le chaos, aujourd’hui. Logiquement, pour toutes les grandes puissances économiques et financières, il est préférable d’ajourner la catastrophe. 10 ans. 20 ans. 30 ans. Avec l’espoir illusoire qu’un miracle se produise. Nous en sommes arrivés à ce stade. Attendre un miracle. C’est l’unique porte de sortie pour cette civilisation. Évidemment, aucun miracle ne pointe à l’horizon.
Nous avons une date butoir pour jeter l’éponge. Rien ne va plus. Les scénarios qui se profilent ne sont pas nombreux. Il y’en a deux. Le premier est de céder au chaos et de laisser la nature et les humains faire. Sachant que la nature finira par prendre le dessus et les humains auront livré un dernier combat pour s’exterminer. Le deuxième scénario consiste à tenter de recommencer sur des bases simples : économies régionales très réduites, économies résilientes, construire un semblant de résistance autour de quelques poches d’humains unis pour dépasser le chaos, revenir à un système de survie, avec le strict minimum, en attendant que la Terre se régénère. Le premier scénario peut aussi dépendre du second et vice-versa. On peut d’abord vivre plusieurs décennies de guerres civiles, de conflits régionaux, d’invasions, de génocides, de désastre global avant de se résoudre à repartir presque de rien, pour survivre. Nous allons détailler chaque cas de figure pour en comprendre les ramifications et les dessous.
La théorie du chaos se décline selon les régions. Les pays les plus riches sont les premiers à s’effondrer. Économies volatiles dépendant de plusieurs paramètres connectés les uns aux autres. Il suffit qu’un secteur lâche pour que la chute suive. Par exemple : si la bulle de l’immobilier éclate, tout le reste s’émiette. C’est un château de cartes qui s’éparpille. Plus de bourses, plus de banques, plus de garde-fou. Les sociétés des pays les plus riches vont éclater. C’est l’explosion qui succède à l’implosion. Cela engendre immanquablement des manifestations de grande ampleur, des millions de personnes dans les rues à demander de la nourriture, des scènes de pillage, des incendies, des barricades, des affrontements avec les forces de l’ordre, puis avec les armées donnant corps à des boucheries urbaines sans précédent. La police et l’armée vont tenir le temps qu’elles peuvent, puis elles vont se résoudre aux évidences : c’est fini. L’armée ne peut plus défendre un État ruiné. L’adieu aux armes sonne le glas des gouvernements qui pourront garder, pour un temps défini et court, la main sur quelques territoires avant de céder et de se dissoudre laissant le champ libre à des méthodes de survie embryonnaires. Ce n’est pas là un scénario inédit. Loin de là. Nous l’avons vécu avec la catastrophe naturelle Katrina. 20 % des forces de l’ordre ont quitté leur poste préférant sauver leur peau que de servir un État dépassé par les eaux. C’est chacun pour soi dans des organisations rudimentaires autour d’un point d’eau pour l’approvisionnement, pour une agriculture élémentaire, avec un retour à l’élevage : des poules, des brebis, des moutons et des porcs. C’est désormais l’économie du strict nécessaire pour de petits groupes, qui finissent par se lasser de se livrer des guerres avec la fin des munitions. Des régions entières vont compter les morts et les réfugiés par millions (à l’horizon 2050, les rapports parlent de 300 millions à 1 milliard de réfugiés climatiques poussés par la famine et le manque d’eau). À cause du manque d’eau, des pénuries des produits alimentaires de base, à cause du manque d’électricité et de gaz, des régions entières vont s’enflammer pour la survie des plus résilients. À titre d’exemple, le Parisien ne peut pas tenir plus de 72 heures sans eau, sans restaurant, sans électricité, sans métro, sans son Delivery, sans son Fast Food, sans sa voiture, sans son smartphone, sans son ordinateur portable, sans ses cartes de crédit… Il dépend de tellement d’objets, que sans eux, il abdique. Par contre, une personne qui vit au fin fond du Périgord, pourra tenir plus longtemps et organiser sa survie selon un schéma bien simple : rationner la nourriture, cultiver quelques légumes, élever quelques poules et signer des pactes de non-agression avec les voisins, qui, eux, de leur côté, font pareil pour maintenir un équilibre des plus fragiles, mais viable. Idem pour le citoyen américain qui vit à New York, Los Angeles, Chicago, Boston, Washington…, aucune chance de tenir plus de trois jours sans les attributs de la civilisation moderne. Par contre, les fermiers du Midwest peuvent offrir un espace de résilience tout comme des régions telles que l’Alaska, les bords du Mississipi, le désert de l’Utah, du Nevada et du Nouveau Mexique. Bref, c’est uniquement là où on a tenu sans technologie et son électronique, qu’il y a possibilité de construire une survie sur des bases humaines élémentaires : produire ce que nous consommons, économiser le maximum possible, vivre en bonne entente avec le voisinage, éviter les conflits, coûte que coûte. Tout le reste n’est plus d’aucune utilité. Le schéma est le même au Japon, en Chine, dans les pays du Golfe, dans les plus grandes villes en Europe où le citoyen albanais s’en tire mieux que le Londonien. Le fermier de la Moldavie a plus de chance de survivre sans souffrir que l’éleveur allemand qui a troqué son savoir-faire ancestral pour des machines High-Tech dont il dépend à 100%. Pour tous ces pays où la consommation d’énergie a été l’unique garant de la croissance, la fin de l’électricité, le manque de ressources comme le pétrole et le gaz, le manque des moyens de transport et de logistique, à flux tendus, pour maintenir, à titre d’exemple, les centrales nucléaires en marche, les risques sont majeurs et irréversibles. Au-delà du chaos social, au-delà des conflits et des scènes de boucherie entre populations, il faut bien refroidir ces bases nucléaires pour éviter un autre Tchernobyl ou Fukushima. Comment y arriver en l’absence d’eau, d’électricité et de moyens de transport ? Au chaos s’ajoute la menace d’un holocauste nucléaire inévitable. Ce sont des centaines de Tchernobyl qui vont avoir lieu partout dans le monde où des centaines de centrales sont en marche, ce sont des désastres apocalyptiques décimant tout avec leurs nuages radioactifs. Qui vont couvrir toute la planète, déjà asphyxiées par les gaz à effet de serre. Ce qui semble inévitable pour cette humanité, c’est la chute dans le chaos. Tout nous y mène : une planète exsangue, des économies essoufflées et en fin de course, une capacité de résilience presque nulle, des environnements hostiles, des sociétés au bord de l’implosion avec des inégalités sociales effarantes.
Jared Diamond a écrit ce qui suit dans « Effondrement »: «Les riches qui règnent sur une société en voie d’effondrement s’achètent seulement le privilège d’être les derniers à mourir de faim.» Mais il avait tort. Les riches seront les premiers à payer le prix fort. Les riches dépendent de tout. Ils sont tributaires de leur argent, de leurs biens, de leur confort. Au premier signe de repli, le riche sera livré à lui-même. A moins de réapprendre la survie sur l’autel de tous les dangers, il mourra dans la semaine. Les sociétés modernes ont été construites sur des bases fiables. Depuis un siècle, on ne construit que sur la valeur volatile de l’argent. Tout dépend des chiffres, mais les chiffres peuvent s’annuler en se multipliant par zéro. Le zéro ici étant le dénominateur commun à toutes les économies. De l’agriculture, à l’industrie, qui elle, se met entre les mains de la finance et des bourses, il suffit d’un rhume en Chine et tout crashe. L’onde de choc arrive jusqu’à Casablanca, traverse Berlin, touche Oakland avant de s’abattre sur les îles, toutes les îles du Pacifique à l’Océan Indien, qui sont devenues des refuges pour loisirs et tourisme, avec la technologie comme ossature. Même au Vanuatu, seuls les plus résilients pourront tirer leur épingle du jeu. Tout le reste passe à la trappe. La raison en est simple : la globalisation. Un monde qui se ressemble. Un monde unidimensionnel. L’Amérique du Nord, l’Europe, l’Asie avec en tête la Russie, la chine et le Japon (L’Inde offre encore des foyers résilients), l’Asie du Sud-Est, avec ce bémol que les régions les plus traditionnelles pourront tenir le coup, mais elles doivent faire face à l’hostilité des envahisseurs venus des grandes villes comme Hong Kong, Singapour, Kuala Lumpur, Bangkok… Dans ce schéma, des régions de La nouvelle Guinée pourront survivre. En Australie, l’intérieur du pays offre encore des refuges pour ceux qui veulent tenir avec le strict minimum. L’Asie centrale et sa steppe offrent également une géographie résiliente. La Nouvelle Zélande est si lointaine que c’est là sa chance pour ses régions alpines si éloignées du diktat financier des grandes villes. L’Amérique Latine pourrait tenir aussi. Le territoire est immense, l’Amazonie peut aider à créer des niches écologiques durables, mais les grandes villes vont souffrir. Une ville comme Ushuaia ne tiendra pas le coup. Tourisme, dépendance à la technologie, le règne de l’électronique globalisant…, là où la finance joue un rôle, il y a un énorme risque d’effondrement.
Et l’Afrique dans tout ça ? C’est la chance du plus pauvre. Merci l’Europe d’avoir maintenu ce continent sous perfusion. Vous avez pillé ses richesses, vous avez décimé les populations, vous l’avez maintenu dans un archaïsme technologique qui se révèle salutaire pour lui. Au fin fond de la brousse, du Sahara marocain aux paysages grandioses de l’Afrique du Sud en passant par la forêt primaire, le Sahel, le désert nubien, la région des grands lacs, le delta de l’Okavango, la vallée du Grand Rift, le désert du Namibe, les pourtours du Zambèze, c’est là que l’humanité pourra trouver refuge. Est-ce que cela signifie que l’Afrique sera l’avenir de l’humanité ? Absolument. C’est de là, que tout pourra redémarrer. Pourquoi ? Parce que l’Afrique possède aujourd’hui, encore, toutes les formes de résilience possibles dans un continent habitué aux grandes catastrophes, qui survit depuis toujours, bien que pillé de toutes parts. Et c’est là aussi sa chance de pouvoir redémarrer différemment, guidant cette humanité vers d’autres modes d’existence.


