ALIA TEMSAMANI – UNE PREMIÈRE EXPOSITION

Ce n’est pas rien qu’une première exposition, qu’elle soit collective ou individuelle. Elle témoigne de l’engagement d’un galeriste, en l’occurrence dans le cas présent, de Chokri Bentaouit, un des principaux galeristes de Tanger qui parie sur les potentialités d’une personne. Elle est aussi un moment de vérité pour l’artiste qui se confronte à des regards d’amateurs, éventuellement de collectionneurs, parfois de critiques d’art.

Alia Temsamani exposant sa conception de la ménopause.

L’artiste dans son atelier.

Cette première exposition montre, à la manière néo-impressionniste, des paysages centrés deux éléments, l’eau, le plus souvent la mer, également de possibles étangs ou rivières, et des ciels ensoleillés parcourus assez fréquemment par des nuages destinés à produire des lignes de force pour diriger l’attention du spectateur tout en rappelant que la scène n’est pas figée. Ces paysages, du moins ceux qui sont accessibles parmi les œuvres connues avant l’exposition, ont une caractéristique fondamentale. Ils sont dépourvus de toute présence humaine. L’artiste les appelle ses « inner landscapes », des « paysages intérieurs », ce qui peut signifier qu’il s’agit de paysages entièrement imaginaires ou bien de paysages réels, mais tellement transformés par la sensibilité propre de l’artiste que leur présentation est moins une représentation mimétique qu’une projection de l’esprit de leur créatrice. Si c’est le cas, l’image devient parlante à la fois pour l’artiste et pour tous ceux qui vont observer ses productions. On doit alors se garder de s’arrêter à une description des espaces proposés et on est dans l’obligation de n’utiliser ces descriptions que comme moyen de compréhension d’une personnalité. 

Les premières remarques sont évidentes. Les scènes construites par l’artiste sont toujours faites avec une grande économie de moyens, mais avec de très fortes charges atmosphériques. Les compositions opposent de larges étendues de bleu, bleu du ciel ou bleu des eaux, face à des plages de couleurs ocre ou vertes évoquant le sol ou la terre. Sur le plan horizontal, il y a trois niveaux de lignes d’horizon, tout en bas du tableau, avec parfois des plantes aquatiques ou des fleurs terrestres, en son milieu et tout en haut. Sur le plan vertical, l’artiste parle souvent d’elle-même avec plus de précision que lorsqu’elle procède à des classements d’espaces superposés. Elle dirige alors les regards vers ce qui lui paraît essentiel dans la composition. Elle s’exprime alors plus précisément au moyen d’animaux, en l’occurrence des oiseaux, mais traités autrement que ne le font Bouchaïb Habbouli, Mohamed Hamidi ou Ahmed Ben Yessef (avec ses multiples pigeons) ou sur un plan plus symbolique, « l’hirondellisme » de Moulay Thami Elhanni.

L’oiseau, dans ces tableaux, repère rapidement des sources de nourriture, y compris parmi les décombres, ce qui lui évite d’aller chercher plus activement des poissons dans la mer. Mais il entre alors en compétition plus forte avec d’autres congénères pour pouvoir satisfaire ses désirs. C’est donc en contrepoint des paysages jouant le rôle de support de méditation que se développe des scènes dramatiques montrant une violence à l’œuvre.

On a là une esthétique qui se présente d’une part, comme étant celle de la retenue et de la suggestion et d’autre part, plus explicitement comme le lieu de conflits. Mais si dans certains cas, la figure s’oppose au fond, dans d’autres cas, il y a une convergence entre les scènes végétales (donc non animales) et le contexte naturel, même si celui-ci peut être traité avec douceur au pinceau ou, avec plus de rudesse, peut-être au couteau afin de laisser percevoir les gestes de l’artiste et son éventuelle violence intérieure. Car celle-ci apparaît comme un écho de l’animation qui s’est emparée des mouettes au-dessus de ce qui pourrait être une poubelle de plage.

Agitation entre mouettes soucieuses du moindre effort.

Combat de coq entre mouettes.

Dans cette exposition, on voit aussi des tableaux plus silencieux où le végétal remplace l’animal pour signifier que le paysage n’est jamais ici à prendre dans son sens premier de thème descriptif, mais toujours comme réflexion ou terrain d’expérimentation sur soi-même de possibles comme peut l’être un roman dans les sociétés capitalistes. Dans tous les cas, les tableaux passent par la subjectivité, exprimée également par des chromatismes et des variations de lumière.

Plan d’eau agité dans un paysage d’un grand calme apparent.

Dans ce cas, qui est l’artiste et que dit-elle d’elle-même dans ces scènes de solitude ? Faut-il remonter à l’année 1974 et se projeter dans le New Jersey de l’époque ? Faut-il évoquer l’année 1977, date de naissance de l’artiste ? D’autres indices, le diplôme de l’American School de Tanger en 1995 ou les études en médecine chinoise aux États-Unis suivies par la pratique de l’acupuncture depuis 2005 et l’enseignement du Qi Qong. Ou faut-il écouter l’artiste lorsqu’elle dit qu’elle est devenue peintre et a accepté de montrer ses œuvres pour parfaire un travail de guérison dont la nature précise est tue ? Ce à quoi elle ajoute que cette peinture accompagne son « deuxième printemps », c’est-à-dire sa propre ménopause perçue comme possibilité de l’acquisition d’une autre forme de sagesse. Telles sont les pistes proposées par cette Tangéroise taoïste évoquant une reconnexion à elle-même opérée par le moyen de la peinture par-delà les contraintes physiques et sociales liées à la fertilité.

Relier ainsi créativité picturale et ménopause est une hypothèse séduisante. Est-ce la seule cause ? Fatna Gbouri, née en 1924, a eu sa première exposition personnelle à 65 ans. Dans son cas, il n’y a aucun lien entre ménopause et production picturale pas plus que chez d’autres femmes peintres tardives comme Chaïbia ou même Najia Mehadji qui ont fait leurs premières expositions personnelles à 37 ans au Goethe Institut de Casablanca, également à Paris, ou à 36 ans aux musées des Beaux-Arts de Caen et de Poitiers. On pourrait aussi évoquer Douja Ghannam à Rabat ou la Doukkalie Hajja Zahra Bouali, cette dernière devenue peintre après le décès de son mari. De son côté, Karima Alami a attendu l’âge qui fut celui de la retraite en 2017 pour commencer à exposer.

En tout cas, il y a là une piste originale de recherche pour les historiens ou les critiques d’art.