AFRICAN LION 2026 : LE MAROC À L’HEURE DU CHOIX STRATÉGIQUE – DE TERRE D’ACCUEIL À HUB DE SOUVERAINETÉ TECHNOLOGIQUE

Publié également en partenariat avec EDF Diplomatique Courrier, Washington
Il y a des moments où l’histoire ne se raconte pas — elle se vit. Et parfois, elle se vit dans un hangar militaire à Agadir, entre un général américain quatre étoiles et un homme qui navigue depuis des années entre le monde des affaires et celui des idées, autour d’une tasse de café et d’une conversation qui dépasse, de loin, les codes habituels de la diplomatie.
C’est ce que j’ai eu la chance de vivre lors de cette 22e édition de l’exercice African Lion 2026. Je suis chroniqueur, homme d’affaires — et c’est précisément ce double regard, celui du terrain et celui de l’analyse, que je veux partager ici. Pas comme un compte-rendu froid, mais comme un témoignage sincère, avec tout ce qu’il porte de conviction, d’enthousiasme et parfois d’interrogations.
1777 — 2026 : une amitié qui résiste à tout
Pourquoi revenir chaque année sur cette date, 1777 ? Parce qu’elle dit quelque chose d’essentiel sur la nature du Maroc. Quand le sultan Mohammed III a été le premier chef d’État au monde à reconnaître la jeune République américaine, il n’avait aucun intérêt immédiat à le faire. Aucune obligation. C’était un choix souverain, visionnaire, presque audacieux pour l’époque. Et 249 ans plus tard, cet acte fondateur résonne encore dans chaque édition d’African Lion.
Le général d’armée Dagvin R.M. Anderson, commandant de l’AFRICOM depuis août 2025 — septième officier à occuper ce poste depuis la création du commandement —, l’a dit avec une sincérité désarmante lors des cérémonies d’ouverture à Agadir : « La relation USA-Maroc témoigne d’un principe fondamental : la vraie force réside dans les partenariats durables, une amitié qui a commencé en 1777 et qui continue de prospérer aujourd’hui. » Ce n’est pas une formule. C’est une conviction que l’on sent dans chaque détail de la coopération entre les deux armées.
Et le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth d’ajouter, depuis Washington, par visioconférence : « Il n’existe pas de meilleur partenaire » pour accueillir ces manœuvres. Deux messages. Deux hommes. Une seule certitude : le Maroc occupe dans l’architecture de sécurité américaine une place que ses voisins lui envient et que ses partenaires admettent.
Un exercice devenu laboratoire du futur
Alors, qu’est-ce qu’African Lion 2026 en réalité ? Un exercice militaire ? Oui, mais c’est devenu tellement plus que ça.
Près de 5 000 militaires issus de plus de 40 nations, déployés à Benguérir, Agadir, Tan-Tan, Taroudant, Dakhla et Tifnit. Des modules de formation répartis sur 22 sessions intensives couvrant les drones, la cybersécurité, les opérations satellitaires, la guerre électromagnétique, l’espace extra-atmosphérique. Pour la première fois, des opérations médicales ont même été conduites jusqu’à Dakhla, au cœur du Sahara marocain — geste symbolique fort que le général Anderson a tenu à souligner personnellement.
Mais la vraie rupture de cette édition, c’est l’irruption massive de l’industrie privée dans le cœur même de l’exercice. Plus de 40 fournisseurs de technologies militaires américains — des startups spécialisées en intelligence artificielle comme Anduril Industries, Shield AI ou Skydio, côtoyant les mastodontes Lockheed Martin, Raytheon Technologies et Northrop Grumman — ne sont pas venus observer. Ils sont venus tester, valider, déployer. En conditions réelles. Sur le sol marocain.
Le planificateur principal Seth Henderson l’a formulé clairement : « African Lion 2026 a été conçu pour intégrer de manière concrète l’innovation technologique dans des opérations multinationales en conditions réelles. »
Peut-on encore parler d’un simple exercice ? Ou sommes-nous face à quelque chose de fondamentalement nouveau — un laboratoire militaro-industriel à ciel ouvert, dont le Maroc est à la fois le décor et, de plus en plus, l’un des acteurs ?
Les entreprises marocaines : présentes, mais à quel titre ?
C’est ici que le regard doit se faire plus exigeant. Plus critique. Et plus ambitieux.
Parmi les entreprises marocaines conviées à participer à cet événement exceptionnel, deux méritent une mention particulière, pour des raisons bien différentes.
La première, c’est Data Group Maroc — et il faut le dire sans détour : c’est aujourd’hui le premier intégrateur marocain de solutions de défense. Une société qui a su construire sa réputation sur des fondations solides, en respectant scrupuleusement la déontologie américaine des marchés. Ce n’est pas un détail. C’est une philosophie. Parce que dans le secteur de la défense, les États-Unis ne travaillent qu’avec des partenaires en qui ils ont une confiance absolue — dans la transparence des processus, dans l’intégrité des engagements, dans le respect des règles d’attribution.
Et c’est précisément là qu’une question s’impose, douloureuse mais nécessaire : le Maroc peut-il continuer à prétendre à un rôle de hub stratégique de défense, si certaines pratiques opaques dans l’attribution des marchés publics persistent ? Non. La réponse est non. Ce n’est pas une critique politique — c’est une réalité de marché. Les partenaires américains, les industriels de la défense, les fonds d’investissement liés à l’alliance atlantique ne construisent pas de relations durables avec des écosystèmes où la règle du jeu n’est pas lisible, prévisible, méritocratique. La modernisation de la gouvernance des marchés de défense n’est pas un luxe réformiste — c’est une condition sine qua non de la montée en puissance industrielle que le Maroc ambitionne. C’est un combat à mener, avec courage et sans concession.
La deuxième présence marocaine, tout aussi remarquable, est celle de Monsieur Boushaba Abdelaziz, fondateur et figure de proue de GSTI Holding — une société qui fait référence au Maroc dans le domaine des intégrateurs de solutions portuaires et aéroportuaires. Vingt-neuf ans d’expérience. Vingt-neuf ans de terrain, de contrats, de relations de confiance bâties pierre par pierre dans des secteurs où la moindre défaillance technique peut coûter des vies ou paralyser une économie entière. Sa présence à African Lion 2026 n’était pas anodine : elle dit quelque chose sur la convergence, de plus en plus évidente, entre les infrastructures civiles critiques — ports, aéroports — et la sécurité nationale. Dans un monde où les corridors logistiques sont devenus des enjeux stratégiques majeurs, l’expertise de Monsieur Boushaba et de GSTI Holding est d’une pertinence remarquable. Son invitation était non seulement méritée — elle était visionnaire.
La percée industrielle : du client à l’intégrateur
Le signal le plus puissant d’African Lion 2026 n’est peut-être pas dans les manœuvres à Cap Draâ. Il est dans un atelier de Benslimane.
Pour la première fois, le Maroc a exposé devant ses alliés et partenaires sa capacité à moderniser ses propres équipements militaires par une expertise nationale. La transformation des blindés M113 A3 en véhicules équipés du système Guardian 1.5 — un tourelleau téléopéré mariant une mitrailleuse de calibre 14,5 mm d’héritage soviétique à des systèmes optroniques espagnols de dernière génération — a été pilotée par deux pôles marocains : l’établissement d’optronique de Benslimane et l’établissement de soutien matériel de Nouaceur.
Ce n’est pas de la maintenance. C’est de l’intégration technologique souveraine. Et c’est une rupture qualitative que les observateurs étrangers n’ont pas manqué de noter.
Autour de la zone industrielle de Benslimane, un écosystème prend forme : BlueBird Aero Systems (drones de munitions rôdeuses), le futur centre de maintenance Lockheed Martin pour les F-16 et C-130, l’implantation de Baykar (TB2, Akinci). Le Maroc n’achète plus seulement — il accueille, intègre, et commence à produire. La distance entre le client et le fabricant se rétrécit. C’est précisément cette distance qu’il faut continuer à combler, avec méthode et ambition.
La vision stratégique : transformer l’accueil en souveraineté
Voilà la question centrale. Celle que tout le reste de cet article a préparée.
Le Maroc sera-t-il, demain, la terre sur laquelle les autres construisent leur puissance ? Ou sera-t-il l’un des architectes de cette puissance ?
Pendant des années, être le pays hôte d’African Lion était déjà une fierté — et c’en est une. Mais les temps changent. Le monde change. Et les alliances se mesurent désormais en transferts de technologie, en centres de formation, en brevets partagés, en ingénieurs formés, en entreprises créées. Être un hôte généreux ne suffit plus quand on a les moyens et la légitimité pour être un partenaire co-concepteur.
L’annonce, dans le cadre de cette édition, de la création d’un premier centre de formation aux drones financé par AFRICOM ouvre une porte décisive. Le général Christopher Donahue, commandant des forces américaines en Europe et en Afrique, a été précis : ces centres ne se limiteront pas à la formation technique. « Ce que nous voulons, c’est nous concentrer sur une approche de résolution des problèmes », a-t-il déclaré. Autrement dit : pas seulement former des opérateurs, mais former des esprits capables de penser la sécurité du XXIe siècle.
Que doit faire le Maroc de cette opportunité ?
Premièrement, négocier avec AFRICOM la pérennisation et l’expansion de ces centres — en exigeant d’en être co-concepteur, pas simple prestataire de terrain. La présence marocaine dans les organes de gouvernance de ces institutions doit être institutionnalisée, formalisée, budgétisée.
Deuxièmement, connecter ces centres de formation à l’université marocaine, aux grandes écoles d’ingénieurs, aux pôles industriels. Un centre de formation aux drones qui ne génère pas de demande locale en ingénieurs, techniciens et entreprises marocaines est une opportunité gâchée. La formation doit alimenter une chaîne de valeur entièrement marocaine.
Troisièmement, se positionner dès maintenant pour attirer des investissements américains en co-production — pas seulement en maintenance. Le modèle Benslimane peut devenir un modèle national si l’ambition politique suit l’ambition industrielle.
Un mot du cœur : merci à l’équipe commerciale de l’Ambassade américaine
Je ne peux pas écrire cet article sans adresser un mot sincère, chaleureux, et profondément reconnaissant à l’équipe du département commercial de l’Ambassade des États-Unis au Maroc.
Ce travail-là — identifier les acteurs marocains pertinents, construire les ponts entre l’industrie américaine et les entreprises du Royaume, orchestrer des rencontres qui n’auraient jamais eu lieu sans un effort patient et discret — se fait dans l’ombre. Mais c’est précisément ce travail de l’ombre qui produit les résultats à la lumière. L’invitation que j’ai reçue, comme celle de Monsieur Boushaba et de Data Group Maroc, est le fruit d’un engagement remarquable, mené à l’ambre — avec cette discrétion professionnelle, cette constance dans l’effort, et cette vision long terme qui caractérisent les meilleures diplomaties économiques.
À chacun et chacune des membres de cette équipe : grand merci. Vous œuvrez pour quelque chose qui dépasse largement les chiffres du commerce bilatéral. Vous construisez des ponts humains entre deux nations qui, depuis 1777, ont choisi de se faire confiance.
Le général Dagvin Anderson : une conversation que l’on n’oublie pas
Avoir l’occasion d’échanger directement avec le général d’armée Dagvin R.M. Anderson, commandant de l’AFRICOM — un officier général quatre étoiles qui conduit les opérations de l’armée américaine sur un continent entier —, est une expérience rare, que l’on soit homme d’affaires, chroniqueur, ou les deux à la fois.
Ce qui m’a frappé, au-delà de la stature institutionnelle du personnage, c’est sa franchise intellectuelle. Pas de langue de bois. Pas de formules creuses. Une lucidité sur les transformations en cours dans la guerre moderne, sur le fossé parfois vertigineux entre l’innovation technologique et son intégration réelle sur le terrain, sur le rôle que le Maroc peut et doit jouer dans l’architecture de sécurité régionale.
Nos échanges ont touché à des expériences de terrain, à des questions doctrinales, à des réalités industrielles. Et ce qui en ressort, c’est une conviction partagée : les États-Unis ne cherchent pas au Maroc un espace géographique à utiliser. Ils cherchent un partenaire intellectuel, capable de co-construire des réponses aux défis de sécurité de notre époque. Cette distinction est fondamentale. Elle doit guider la posture marocaine dans toutes les négociations à venir.
Les Forces Armées Royales : le professionnalisme comme signature
Un mot — forcément insuffisant, tant la réalité le dépasse — pour les Forces Armées Royales marocaines.
L’accueil qu’elles ont réservé à l’ensemble des participants de cet exercice — militaires étrangers, représentants de l’industrie, délégations civiles, chroniqueurs et hommes d’affaires — est le reflet de ce que le Maroc veut être dans le monde : rigoureux sans arrogance, fier sans fermeture, excellent sans ostentation. Les officiers et sous-officiers qui ont encadré les délégations ont incarné, avec naturel et élégance, une armée qui se sait au niveau de ses ambitions.
À la personne de chaque soldat marocain qui a contribué à cette édition, et à l’ensemble des invités qui ont honoré le Maroc de leur présence :
Grand merci.
Journal du Maroc — EDF Diplomatique Courrier : une fierté africaine
Il serait injuste de clore cet article sans rendre hommage à notre maison : le Journal du Maroc.
Dans un paysage médiatique africain en pleine mutation, notre journal a accompli quelque chose d’historique : il est aujourd’hui le seul journal marocain et africain à avoir signé un partenariat officiel avec EDF Diplomatique Courrier, le prestigieux magazine diplomatique basé à Washington. Ce partenariat ouvre la voie à la publication de certains de nos articles en langue anglaise dans la presse américaine, et plus largement dans la presse internationale.
Ce n’est pas un détail. C’est une vision. Et derrière cette vision, il y a un homme qu’il faut nommer et saluer comme il le mérite : Monsieur Abdelhak Najib, journaliste et fondateur du Journal du Maroc, frère et associé, dont l’engagement pour une presse marocaine souveraine, ambitieuse et ouverte sur le monde est une source d’inspiration quotidienne. C’est son exigence, son audace éditoriale et sa foi dans la capacité du Maroc à rayonner intellectuellement au-delà de ses frontières qui ont rendu possible ce partenariat historique. Un homme de conviction, au service d’une cause qui dépasse largement sa propre personne.
Ce partenariat dit où nous voulons être : dans la conversation mondiale, avec une voix marocaine et africaine, portant une perspective que trop peu de médias du continent font entendre à ce niveau.
Participer à African Lion 2026 n’était pas seulement l’engagement d’un chroniqueur ou d’un homme d’affaires curieux du monde. C’était, pour moi, l’expression concrète de cette ambition partagée : être présent là où les décisions se prennent, là où les alliances se nouent, là où l’avenir se construit — et en rendre compte avec honnêteté, rigueur et passion.
Enfin : le Lion rugit — à qui appartient le rugissement ?
African Lion 2026 a confirmé ce que beaucoup savaient déjà mais que peu avaient dit aussi clairement : le Maroc n’est plus seulement un partenaire stratégique des États-Unis — il est en train de devenir un acteur structurant de l’architecture de sécurité africaine et euro-atlantique.
Mais la géographie est un don. La stratégie est un choix.
Le Maroc a maintenant les outils, les alliés, la légitimité et — espérons-le — la volonté politique pour franchir le pas décisif : passer de la posture d’hôte généreux à celle de hub actif de souveraineté technologique et industrielle. Des centres de formation permanents financés par l’alliance américaine. Une industrie de défense qui intègre, adapte et co-produit. Des entreprises marocaines — comme Data Group Maroc, comme la société de Monsieur Boushaba Abdelaziz — qui jouent dans la cour des grands, avec les standards des grands.
Et une presse marocaine qui le raconte au monde.
Le Lion rugit. La question n’est plus de savoir si le Maroc est dans l’arène. La question, désormais, c’est : combien de temps avant qu’il en soit l’un des maîtres ?
Jawad Salmane
Journal du Maroc — Partenaire d’EDF Diplomatique Courrier, Washington
Mai 2026


