PARUTION DU NOUVEAU ROMAN DE L’ÉCRIVAIN ET JOURNALISTE ABDELHAK NAJIB : « LE PROCÈS D’UN HOMME INCONNU » AUX ÉDITIONS ORION – L’HOMME, CET INCONNU

Mohamed Hattab
Poète et spécialiste des littératures
C’est le 12ème roman de l’écrivain Abdelhak Najib, à qui l’on doit, entre autres succès, « Les Territoires de Dieu », « Le printemps des feuilles qui tombent », « Le labyrinthe de l’Archange », « La mort n’est pas un nouveau soleil » ou encore l’excellent « La dernière guerre du soldat inconnu ».
L’homme est la seule créature qui considère la question de son existence comme un grave problème qu’il doit absolument résoudre. Ici, dans ce roman, au titre très révélateur : « Le procès d’un homme inconnu », le personnage central n’en a cure. Il n’a aucun problème et il n’a aucune velléité de changer quoi que ce soit dans ce monde. Lui, il est là. Il marche, il sillonne les jours, il fait des rencontres, il salue des gens, il boit une bière, il sirote un thé, il déguste un café, il fait la conversation aux uns et autres, au gré de ses promenades. Jusqu’au jour où un simple incident, futile somme toute, vient déranger le cours normal de sa vie. Son numéro de téléphone n’est pas attribué ! Une erreur ? Certainement. Vérification faite, ce n’est pas du tout une erreur. C’est lui, cet homme qui aime marcher, qui aime les gens, qui aime les jours paisibles, qui aime les échanges avec les humains, qui apprécie l’air frais et la beauté de la nature qui n’existe pas, parce que son nom et son identité ne figurent sur aucun registre, sur aucun dossier, dans aucune base de données officielle. Aucune trace de lui nulle part. Pourtant, il est là, en chair et en os. Il vit, il parle, il bouge, il argumente, il explique, mais il n’existe pas aux yeux des lois, des codes sociaux, de la communauté et des autorités. Quand il demande des explications à quoi de droit, on lui répond cette phrase terrible : monsieur, tant que vous n’avez pas un numéro qui correspond à qui vous prétendez être, vous n’existez pas. Un numéro ! Oui, monsieur, celui d’une carte d’identité, celui d’un abonnement aux télécoms, celui d’une caisse d’épargne, celui d’une assurance maladie, celui d’un permis de conduire, celui d’un document de voyage, celui d’un mariage, d’un divorce, d’un état civil, d’un décès, d’une inhumation au cimetière.
Le problème devient inextricable quand il revient chez lui, après une journée de balade, et se trouve face à d’autres occupants des lieux. On l’accuse de vouloir entrer par effraction dans ce qui est supposé être sa demeure. La foule arrive, un attroupement, des invectives et il est menotté. Interrogatoire, investigation, passage devant le commissaire, une nuit au cachot et puis le tribunal où les juges vont statuer sur son sort. Mais pour quel crime ? Il n’a enfreint aucune loi, il n’a agressé personne, il n’a commis aucun vol, il n’a troublé aucun ordre public, ou plutôt si, puisqu’il prétend être quelqu’un alors que les autorités prouvent, arguments à l’appui, qu’il n’existe pas. Comment alors juger un homme qui n’existe pas. Et est-on sûr de juger la bonne personne puisque cet homme qui est personne peut aussi être n’importe qui ? Et que mettre dans le verdict : condamné pour ne pas exister ? Condamné parce qu’on n’arrive à trouver aucune trace de lui ? Condamné parce que les lois et la justice sont dans une impasse ? Ou alors condamné parce qu’innocent de tout crime !
Ce roman écrit en dialogue et on conversations à plusieurs voix, en continu, est une prouesse en termes de stylistique, parce l’auteur, Abdelhak Najib, pousse l’écriture dans l’impasse également comme son personnage central. Dans ce roman, on ne décrit pas. Dans ce roman, on ne présente pas les personnages, dans ce roman, on ne plante aucun décor. Dans ce roman, les uns comme les autres parlent et disent ce qu’ils ont à dire. Du début à la fin, il n’est question que d’échanges entre les personnages. Et le tout écrit d’une seule traite, même au niveau de la forme, on ne peut savoir qui parle qu’en faisant attention à la phrase qui précède pour pouvoir attribuer la suivante à celui qui l’énonce. C’est un véritable labyrinthe d’écriture que nous donne à lire Abdelhak Najib, auteur d’ailleurs de l’excellent « Le labyrinthe de l’archange », un roman fleuve, qui n’en finit pas de nous dérouter et de nous inviter à nous perdre comme l’est ce procès d’un homme inconnu.
Les situations s’enchaînent, les faits se corsent, la trame devient de plus en plus implacable, et on sent que cet homme que personne ne connaît, ni ne reconnaît, finira par subir le pire face-à-face à des lois qui n’ont pas prévu son cas et des sociétés qui refusent en leur sein des gens qui ne sont personne. De la sortie de chez lui, un beau matin, à son passage devant les juges, cet homme subit avec nonchalance l’absurdité des gens, du monde, des lois, des règles, des arguments, des non-sens érigés en vérités absolues. Le coup de force de l’auteur, c’est d’en faire un homme qui ne craint rien, qui ne résiste pas, qui attend de voir où toute cette mascarade va le mener, le sourire aux lèvres, le cœur léger, l’esprit tranquille et la détermination intacte.
Abdelhak Najib nous donne à lire le périple d’un homme que l’on mène à la potence et qui chante sa liberté face à la mort. Par de nombreux aspects, l’auteur nous fait penser à cette phrase de Gramsci disant ceci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Voilà un homme libre, un esprit éduqué et solidement formé, voilà un homme qui ne craint ni l’injustice ni l’ignorance des autres, mais qui sait que le monde est fini, qu’un autre n’est pas né et qu’entre les deux, c’est la débandade, un cafouillage monstre, une grosse pagaille. Il sait, après toute une vie, où il a été écrivain, penseur, ayant connu ce qu’on appelle des heures de gloire, ayant été porté aux nues par les journaux et les médias, ayant même officié en tant qu’éducateur, cet homme sait, avec conviction que dans une large mesure, seuls sont heureux ceux qui ne pensent jamais, autrement dit, ceux qui ne pensent que le strict minimum nécessaire pour exister. Comme ces juges, comme ces voisins, comme ces gens qu’il a rencontrés le jour où un simple coup de fil a précipité sa vie dans l’aberration la plus terrifiante.
Ce qui trouble dans ce roman, qui vient après de sérieux autres romans de Abdelhak Najib, tels que « Les territoires de Dieu », « Le printemps des feuilles qui tombent », « Le labyrinthe de l’archange », « La mort n’est pas un nouveau soleil » et « La dernière guerre du soldat inconnu », c’est l’absence de tout repère géographique, spatial, temporel et même identitaire, puisque les personnages ne portent aucun nom. Cette volonté de dépasser ces indications habituelles dans les romans donnent à ce texte une force qui va au-delà de qui prend la parole, de quand ça se passe, d’où se déroule les faits, quand et comment. Le plus marquant, ce sont ces échanges hachés, ces va-et-vient d’un personnage à l’autre, sans transition, sans explication, sans description, sans remplissage aucun. Dans ce roman, les gens parlent. Ils s’expriment. Ils disent ce qui leur pèse sur le cœur comme s’ils voulaient s’alléger d’un poids terrible, peut-être celui d’exister et de devoir frayer avec les autres. Comme si ce roman était une marche certaine vers la solitude de chaque personnage, qui veut n’être que seul, loin des autres parce qu’il en assez des autres.
On peut voir dans ce roman une certaine fin de l’Homme tel qu’on l’a connu jusque-là. Un être qui se perd dans la société, qui devient un chaînon d’une immense chaîne qui cloue les uns et les autres et sert de boulet pour les apprivoiser. On peut y lire le dernier sursaut d’un homme qui a tout perdu jusqu’à son identité, puisqu’il n’est plus personne. C’est une terrible et juste métaphore du monde d’aujourd’hui où tout le monde croit être quelqu’un, alors qu’en réalité tout le monde n’est personne, mais juste une entité, portant un numéro comme d’autres portent sur leur tenue leur numéro d’écrou. Tous prisonniers de leur communauté, au sein de leurs groupes, dans leurs quartiers, chez eux, au milieu des leurs, mais ayant l’illusion d’être libres de faire ce qu’ils veulent. Mais, la réalité est tout autre. Personne n’est capable de faire ce qu’il veut, ni ce qu’il peut. Tout le monde fait ce qu’on lui dit de faire, quand le faire, comment le faire, sans savoir pourquoi il doit le faire.
C’est là la force de ce roman signé Abdelhak Najib : nous mettre devant notre condition d’esclave dans un monde qui nous traite comme des bêtes de somme, comme des entités friables, estropiés, sans méninges, obnubilés par les choses, par ce qu’elle doit accumuler, consommer et porter sur le dos comme un calvaire sur un chemin de croix, sa misère humaine qui mène droit soit en prison, soit à l’asile de fou, soit au cimetière.
Le procès d’un homme inconnu. Abdelhak Najib. Éditions Orion. 320 pages. Octobre 2026.
Disponible en librairie.



