LE MAROC FACE À SA JEUNESSE – RESTAURER LA CONFIANCE, CONSTRUIRE L’AVENIR

Le Maroc entre dans une nouvelle étape de son histoire. Derrière les réformes, les grands projets, les transformations économiques et les ambitions internationales du Royaume, une question devient centrale : comment construire une société dans laquelle sa jeunesse ne se contente pas d’espérer l’avenir, mais se sent capable de le construire ? La réponse ne relève pas uniquement de l’emploi ou de l’éducation. Elle touche à la confiance, à la santé mentale, au sentiment d’appartenance, à la mobilité sociale et à la capacité de notre société à offrir à chacun une place, une reconnaissance et une perspective.

Il existe des moments où une société change plus vite que les représentations qu’elle se fait d’elle-même. Le Maroc est aujourd’hui dans cette période. Le pays avance, se transforme, investit, se modernise, développe ses infrastructures, renforce son positionnement continental et international. Mais parallèlement à cette dynamique visible, une autre transformation, beaucoup plus silencieuse, se joue dans les familles, les écoles, les universités, les quartiers et surtout dans l’esprit d’une génération qui ne ressemble plus à celle de ses parents.

Cette génération est née avec Internet, grandit avec les réseaux sociaux et vit dans un monde où la comparaison est permanente. Elle connaît en quelques secondes les réussites des autres, les modes de vie d’ailleurs, les possibilités professionnelles à l’étranger, les nouvelles normes de consommation, les transformations culturelles et les discours venus de tous les continents. Elle ne compare plus seulement sa situation à celle de son voisin ou de son cousin. Elle la compare à celle du monde entier.

C’est une révolution psychologique.

Pendant longtemps, l’horizon social était relativement proche. On se comparait à son entourage, à sa ville, à son milieu. Aujourd’hui, l’adolescent de Casablanca, de Tanger, de Marrakech, d’Oujda ou d’une petite commune rurale peut se retrouver psychologiquement confronté, chaque jour, à des centaines de modèles de réussite. Influenceurs, entrepreneurs, sportifs, artistes, étudiants partis à l’étranger, créateurs de contenu : tous deviennent des références potentielles.

Le problème n’est pas l’ouverture au monde. Elle est une richesse. Le problème apparaît lorsque l’ouverture devient une comparaison permanente et que la comparaison devient une mesure de sa propre valeur.

C’est ainsi que peut naître une nouvelle forme de frustration : non pas celle de ne rien avoir, mais celle de croire que l’on devrait déjà avoir davantage. La psychologie sociale nous enseigne que le sentiment de satisfaction dépend rarement d’une situation objective. Il dépend aussi de la comparaison, des attentes et de la perception de ses possibilités d’évolution.

Or une jeunesse qui pense que son avenir est fermé développe progressivement un sentiment d’impuissance. Elle peut devenir anxieuse, désengagée, agressive ou simplement indifférente. À l’inverse, une jeunesse qui croit à la mobilité sociale, qui perçoit des opportunités et qui se sent reconnue par les institutions développe davantage de confiance, de responsabilité et de participation.

C’est ici que la question de la jeunesse devient une question de santé publique.

Nous avons trop longtemps considéré la santé mentale comme une affaire individuelle. Une personne est anxieuse ? Elle doit consulter. Un adolescent décroche ? Il faut le remettre sur le chemin de l’école. Un jeune est addict aux écrans ? Il faut lui retirer son téléphone. Un adulte est déprimé ? Il faut le soigner.

Ces réponses sont nécessaires, mais elles sont insuffisantes.

La santé mentale est aussi le produit de notre environnement social. Elle dépend du logement, de l’éducation, de l’emploi, de la qualité des relations familiales, du sentiment de sécurité, de l’accès aux soins, de la possibilité de se projeter et de la perception que l’on a de sa propre utilité sociale.

C’est pourquoi le lancement du Plan Santé Mentale 2030 constitue une évolution importante dans notre manière de penser la question. Le Maroc affirme désormais davantage la nécessité d’agir en amont, de prévenir, de repérer plus tôt et de développer la réhabilitation et l’inclusion sociale. Le véritable enjeu sera de transformer cette ambition en réalité quotidienne, notamment pour les enfants, les adolescents et les jeunes adultes.

Car il faut avoir le courage de le dire : nous ne pouvons pas demander à une génération d’être performante sans lui apprendre à gérer la pression de la performance.

Notre société valorise légitimement la réussite. Nous voulons des médecins, des ingénieurs, des entrepreneurs, des chercheurs, des sportifs, des artistes, des cadres, des créateurs. Nous voulons une jeunesse compétitive, ambitieuse, internationale et innovante.

Mais nous devons également lui apprendre qu’échouer n’est pas disparaître, ralentir n’est pas régresser et demander de l’aide n’est pas une faiblesse.

Cette révolution culturelle est essentielle.

Le jeune Marocain d’aujourd’hui est soumis à plusieurs injonctions contradictoires. Il doit réussir rapidement, être diplômé, maîtriser plusieurs langues, être connecté, avoir une apparence valorisée socialement, voyager, entreprendre, être performant, rester sociable et construire son avenir. À cette pression s’ajoute parfois celle de la famille, qui projette sur lui des attentes considérables.

La famille marocaine reste pourtant l’un de nos plus grands facteurs de protection. Elle constitue un espace de solidarité extraordinaire. Mais elle doit elle aussi évoluer. Protéger un enfant ne signifie plus seulement lui garantir matériellement un avenir. Cela signifie aussi lui permettre de parler, de douter, de se tromper, de demander de l’aide et de construire progressivement son identité.

Nous devons donc passer d’une culture du résultat à une culture de la construction.

Cette nuance est fondamentale.

Un jeune n’est pas uniquement un futur diplômé, un futur salarié ou un futur entrepreneur. C’est d’abord une personne en construction. Son identité, son autonomie, sa sexualité, ses relations sociales, ses valeurs et son rapport au monde se construisent progressivement. Lorsque cette construction est fragilisée par l’exclusion, le harcèlement, la solitude, la violence, les addictions ou l’absence de perspectives, les conséquences peuvent être lourdes.

Les réseaux sociaux jouent ici un rôle paradoxal.

Ils peuvent isoler et connecter. Ils peuvent informer et désinformer. Ils peuvent démocratiser la parole et favoriser la polarisation. Ils peuvent donner une visibilité à une génération qui ne se reconnaissait pas toujours dans les médias traditionnels, mais également transformer chaque désaccord en affrontement.

La récente réflexion institutionnelle marocaine sur les réseaux sociaux, la désinformation et leur impact sur le débat public montre que cette question n’est plus marginale. Elle devient un enjeu démocratique et sociétal.

Nous devons cependant éviter une erreur : faire des réseaux sociaux le bouc émissaire de tous les problèmes de la jeunesse.

Un adolescent ne devient pas anxieux uniquement parce qu’il utilise TikTok ou Instagram. Un jeune ne devient pas désengagé uniquement parce qu’il regarde des vidéos pendant plusieurs heures. Les comportements numériques sont souvent le symptôme d’un besoin plus profond : appartenir, être reconnu, se distraire, échapper à l’ennui, chercher une identité ou fuir une réalité vécue comme trop pesante.

L’écran est parfois le problème. Mais il est souvent aussi le refuge.

C’est pourquoi la réponse doit être psychosociale avant d’être simplement punitive.

Nous devons apprendre à nos enfants à habiter le numérique au lieu de simplement leur demander de s’en éloigner. Il faut développer une véritable éducation à l’attention, à l’image, à la comparaison, à l’information et aux émotions. L’école doit apprendre à distinguer une information d’une manipulation, une opinion d’un fait, une influence d’une expertise.

Le citoyen numérique doit devenir une nouvelle figure de la citoyenneté.

Cette question rejoint directement celle de la confiance.

Une démocratie ne se construit pas uniquement le jour du vote. Elle se construit dans la relation quotidienne entre le citoyen et ses institutions. Elle se construit lorsque le jeune comprend que son diplôme peut lui ouvrir des portes, que son travail peut lui permettre de progresser, que son territoire peut lui offrir des opportunités et que sa parole peut être entendue.

C’est précisément pourquoi la question de la jeunesse doit être placée au centre des politiques publiques, non pas comme une catégorie à gérer, mais comme une force à mobiliser.

Le Maroc possède aujourd’hui des atouts considérables. Son positionnement géographique, ses infrastructures, son développement industriel, ses grands événements internationaux à venir, son ouverture africaine et son attractivité croissante offrent des perspectives importantes.

Mais une infrastructure ne crée pas à elle seule de l’espérance.

L’espérance naît lorsque le citoyen voit le lien entre l’investissement collectif et son propre avenir.

C’est là que l’approche territoriale devient essentielle. Les aspirations d’un jeune à Casablanca ne sont pas nécessairement celles d’un jeune à Zagora, à Al Hoceïma, à Laâyoune ou à Figuig. Les difficultés, les ressources, les modèles familiaux et les possibilités économiques diffèrent. Une politique de jeunesse efficace doit donc être territorialisée.

La déconcentration et la régionalisation ne doivent pas être uniquement administratives. Elles doivent devenir psychologiques : chaque jeune doit pouvoir sentir que l’avenir ne se trouve pas uniquement ailleurs.

C’est l’un des grands défis du Maroc contemporain.

Nous devons construire un pays dans lequel partir est un choix, et non une fatalité psychologique.

La mobilité internationale est une richesse. Le Maroc a besoin de ses étudiants, de ses chercheurs, de ses entrepreneurs et de ses compétences à l’étranger. Mais nous devons aussi construire suffisamment de perspectives pour que ceux qui souhaitent rester puissent le faire avec ambition et dignité.

La souveraineté d’un pays ne se mesure pas seulement à sa capacité à produire de l’énergie, à garantir son alimentation, son eau, ses médicaments ou ses vaccins. Elle se mesure aussi à sa capacité à donner à sa jeunesse une raison de croire en son propre territoire.

Il existe une souveraineté psychologique.

Elle signifie : croire que l’on peut réussir ici, contribuer ici, créer ici et être reconnu ici.

C’est pourquoi l’emploi des jeunes est bien davantage qu’une question économique. Le chômage prolongé attaque progressivement l’estime de soi. Il peut donner le sentiment d’être inutile, dépendant, en retard sur les autres. Il fragilise parfois les relations familiales et retarde l’autonomie.

À l’inverse, le travail donne un revenu, mais aussi un statut, une identité, une routine, des relations sociales et le sentiment d’être utile.

C’est pourquoi la politique d’emploi doit être pensée également comme une politique de santé mentale.

Même chose pour l’éducation.

Nous devons sortir d’une conception de l’éducation limitée à l’accumulation des connaissances. L’école du XXIe siècle doit transmettre des savoirs, mais aussi des compétences émotionnelles, relationnelles et citoyennes. Elle doit apprendre à gérer le stress, le conflit, l’échec, la frustration, la prise de décision et la coopération.

Elle doit également apprendre à demander de l’aide.

Un jeune qui sait reconnaître son mal-être avant qu’il ne devienne une maladie est déjà un jeune mieux protégé.

Le Maroc a donc l’opportunité de construire un modèle original : un modèle dans lequel la modernisation économique s’accompagne d’une modernisation psychologique et sociale.

Nous ne devons pas choisir entre tradition et modernité. Nous devons choisir ce qui protège le meilleur de notre identité tout en donnant à notre jeunesse les outils du monde contemporain.

Notre société dispose d’une force exceptionnelle : le lien familial, la solidarité, la proximité communautaire, la capacité de mobilisation collective. Mais cette force doit être complétée par davantage d’écoute, de prévention et de professionnalisation de l’accompagnement.

Il faut accepter que la santé mentale ne soit plus un sujet honteux. Que la consultation psychiatrique ou psychologique ne soit pas interprétée comme une faiblesse. Que l’addiction soit considérée comme une maladie nécessitant une prise en charge et non comme une faute morale. Que le harcèlement scolaire soit identifié suffisamment tôt. Que la souffrance adolescente soit entendue avant de devenir une crise.

Il faut surtout changer notre regard.

Derrière un jeune agressif, il peut y avoir une détresse. Derrière un jeune silencieux, une anxiété. Derrière un jeune hyperconnecté, une solitude. Derrière une addiction, parfois une tentative maladroite de réguler une émotion devenue insupportable.

Comprendre ne signifie pas excuser. Comprendre signifie pouvoir agir plus tôt et plus efficacement.

C’est toute la différence entre une société qui réagit et une société qui prévient.

Le Maroc dispose aujourd’hui d’une fenêtre historique. Les grandes transformations économiques, sociales, numériques et territoriales qui s’annoncent peuvent être accompagnées d’une véritable révolution de la confiance.

Il faut donner aux jeunes des raisons de croire, mais aussi des moyens d’agir.

La confiance ne se décrète pas. Elle se construit par des expériences concrètes : un stage obtenu, un premier emploi, une formation accessible, un projet financé, une administration qui répond, un médecin disponible, une école qui écoute, une institution qui explique, un territoire qui offre des possibilités.

La confiance est cumulative.

Chaque expérience positive renforce le lien social. Chaque expérience d’injustice ou d’humiliation peut, au contraire, le fragiliser.

C’est pourquoi la prochaine grande politique publique pourrait être celle de la confiance.

Confiance dans l’école. Confiance dans les institutions. Confiance dans le travail. Confiance dans la famille. Confiance dans les autres. Et surtout confiance en soi.

Le Maroc n’a pas seulement besoin d’une jeunesse qui réussit. Il a besoin d’une jeunesse qui se sent légitime à réussir.

Une jeunesse qui ne confond pas réussite et apparence. Qui ne mesure pas sa valeur au nombre de « likes ». Qui ne considère pas l’échec comme une condamnation. Qui comprend que la comparaison permanente est un piège. Qui sait utiliser la technologie sans devenir dépendante de l’attention des plateformes.

Une jeunesse capable de rêver grand, mais également de construire patiemment.

C’est peut-être là le véritable enjeu de la prochaine décennie : faire de la modernisation du Maroc non seulement une transformation de ses infrastructures et de son économie, mais aussi une transformation de son capital humain.

Car derrière chaque grande politique publique, il y a toujours une personne.

Et derrière chaque jeune, il y a un potentiel.

Notre responsabilité collective est de faire en sorte que ce potentiel ne soit pas étouffé par l’anxiété, la précarité, la comparaison ou le découragement.

Le Maroc qui se construit aujourd’hui sera celui dans lequel cette génération vivra demain.

Donner à cette jeunesse des compétences est indispensable. Lui donner des opportunités est essentiel. Mais lui donner confiance est peut-être le plus grand investissement que nous puissions réaliser.

Parce qu’un pays avance véritablement lorsque sa jeunesse ne regarde plus seulement l’avenir avec impatience, mais avec confiance.

Et parce qu’au fond, la meilleure politique de jeunesse n’est pas celle qui parle des jeunes.

C’est celle qui leur permet de prendre part à la construction du pays qu’ils auront demain à diriger.