LA NOUVELLE BATAILLE DE L’ATTENTION – QUAND L’ALGORITHME ENTRE DANS NOS VIES

Nous avons longtemps considéré les réseaux sociaux comme de simples outils de communication. Ils sont devenus beaucoup plus que cela : des espaces de socialisation, de comparaison, d’influence, de consommation et parfois de dépendance. À l’heure où le Maroc accélère sa transformation numérique et fait de l’intelligence artificielle un levier de souveraineté et de développement, une autre question devient incontournable : comment protéger notre attention, notre santé mentale et surtout celle de nos enfants et de nos adolescents ?

Il y a quelques années encore, la question était presque naïve : combien de temps passe-t-on devant un écran ? Aujourd’hui, la véritable question est différente : combien de temps sommes-nous capables de rester sans écran ? La nuance est essentielle. Elle marque le passage d’un problème de consommation à un problème de dépendance comportementale, et d’une simple évolution technologique à une transformation profonde de nos comportements individuels et collectifs.

Le téléphone portable est devenu le prolongement de notre mémoire, de notre agenda, de notre carnet d’adresses, de notre appareil photo, de notre espace professionnel et, de plus en plus, de notre identité sociale. Chez les adolescents, il est parfois devenu le prolongement du groupe lui-même. Ne pas être connecté peut signifier ne pas savoir, ne pas voir, ne pas participer, ne pas exister momentanément dans l’espace social.

C’est là que commence le phénomène psychologique du FOMO, cette « peur de manquer quelque chose ». Une notification crée une attente. Une vidéo en appelle une autre. Une publication déclenche une comparaison. Un silence numérique peut être interprété comme un rejet. Une absence de « like » peut devenir, chez certains jeunes, une question d’estime de soi.

Une étude publiée en 2026 dans Scientific Reports, portant sur 2 202 adolescents et jeunes adultes marocains âgés de 14 à 23 ans, estime à 25,5 % la proportion présentant un usage problématique des réseaux sociaux. Elle met également en évidence des liens avec la détresse psychologique, ainsi qu’un rôle médiateur du FOMO et de l’engagement sur les plateformes.

Ces données ne signifient évidemment pas que les réseaux sociaux rendent automatiquement malade. Ce serait une lecture simpliste et scientifiquement fragile. Les réseaux sociaux peuvent informer, rapprocher, créer des communautés, offrir des opportunités professionnelles, donner une voix à ceux qui n’en avaient pas et permettre à de nombreux jeunes de développer des projets, des entreprises et des formes nouvelles de créativité.

Le problème apparaît lorsque l’outil cesse d’être utilisé et commence à nous utiliser.

L’économie numérique contemporaine repose en grande partie sur une ressource devenue extrêmement précieuse : l’attention. Les plateformes ne cherchent pas seulement à nous proposer du contenu ; elles cherchent à nous faire rester. Le défilement infini, la recommandation algorithmique, les notifications, la personnalisation des contenus et la récompense immédiate constituent un environnement particulièrement puissant pour le cerveau adolescent.

Or l’adolescence est précisément une période où le cerveau est en pleine maturation, où la recherche de gratification, de reconnaissance sociale et d’appartenance au groupe occupe une place considérable. Le jeune ne cherche pas seulement une information : il cherche souvent une validation.

C’est pourquoi la question des réseaux sociaux doit être déplacée du terrain moral vers celui de la santé publique et de la psychologie sociale.

Dire à un adolescent « pose ton téléphone » ne suffit pas. Cela revient à demander à un individu de résister seul à un environnement conçu pour capter son attention. C’est un peu comme demander à quelqu’un de ne pas manger alors qu’on place devant lui, toute la journée, des aliments conçus pour stimuler son envie.

Nous devons donc apprendre à distinguer usage numérique et usage problématique. La frontière n’est pas le nombre d’heures à lui seul. Elle se situe davantage dans les conséquences : sommeil perturbé, décrochage scolaire, isolement, irritabilité, perte de contrôle, anxiété, baisse de l’estime de soi, abandon des activités réelles, difficultés relationnelles ou impossibilité de supporter la déconnexion.

Le sommeil est d’ailleurs l’un des premiers territoires sacrifiés. Le téléphone entre dans la chambre et parfois dans le lit. La nuit n’est plus nécessairement une coupure du monde, mais la poursuite indéfinie de la journée numérique. Or le cerveau adolescent a besoin de sommeil pour apprendre, mémoriser, réguler les émotions et consolider les équilibres psychologiques.

Une société qui veut construire des générations performantes ne peut donc pas considérer le sommeil comme une variable secondaire.

Cette question prend aujourd’hui une dimension particulière au Maroc. Le Royaume vient de lancer le Plan Santé mentale 2030, doté d’une enveloppe annoncée de près de quatre milliards de dirhams, avec une volonté de renforcer la prévention, le repérage précoce et l’accès aux soins. Le plan prévoit notamment des actions de bien-être numérique en milieu scolaire et la formation d’enseignants capables de repérer certains signes de détresse psychologique chez les adolescents.

C’est une évolution majeure : elle signifie que la santé mentale commence enfin à être pensée en amont de la maladie.

Mais nous devons aller plus loin.

Le numérique transforme également la manière dont les jeunes se construisent psychologiquement. Autrefois, l’adolescent se comparait principalement à ses camarades, à son quartier, à son école ou à son environnement familial. Aujourd’hui, il se compare potentiellement à des milliers de personnes. Il découvre quotidiennement des corps parfaits, des vies parfaites, des voyages parfaits, des couples parfaits, des réussites fulgurantes et des richesses mises en scène.

Le cerveau sait pourtant que ces images sont sélectionnées. Mais l’émotion ne fonctionne pas comme une statistique. Elle compare ce qu’elle ressent intérieurement à ce qu’elle voit extérieurement.

C’est ainsi que peut apparaître une forme nouvelle d’insatisfaction permanente : je ne suis jamais assez beau, assez riche, assez populaire, assez sportif, assez heureux, assez productif.

Nous entrons alors dans une société de la performance émotionnelle. Même le bonheur semble devoir être démontré.

Cette logique touche aussi les adultes. Nous photographions nos voyages, nos repas, nos réussites, nos rencontres. Nous ne vivons plus seulement certaines expériences : nous les mettons en scène. Le regard de l’autre devient parfois un deuxième spectateur permanent de notre existence.

Et l’intelligence artificielle arrive maintenant dans cette équation.

Elle peut être extraordinaire. Elle peut améliorer la médecine, l’éducation, la recherche, l’administration, l’industrie et l’accès à l’information. Le Maroc a clairement choisi de faire de l’intelligence artificielle un levier de souveraineté, de compétitivité et de développement humain. Cette orientation s’inscrit dans les ambitions nationales de transformation numérique et de développement de talents marocains dans l’IA.

Mais une technologie aussi puissante doit être accompagnée d’une culture tout aussi puissante de la responsabilité.

L’IA ne doit pas devenir une nouvelle machine à produire de la dépendance cognitive. Nous devons apprendre à l’utiliser pour augmenter nos capacités, et non pour abandonner progressivement notre capacité à penser.

La différence est fondamentale.

Si l’algorithme choisit ce que nous regardons, si l’intelligence artificielle écrit ce que nous pensons, si les plateformes décident ce qui nous émeut, et si les notifications déterminent notre rythme quotidien, nous ne sommes plus simplement des utilisateurs de technologies. Nous devenons progressivement des individus dont une partie de l’environnement mental est organisée par des systèmes numériques.

C’est ici que se joue la véritable souveraineté numérique.

La souveraineté ne consiste pas uniquement à posséder des infrastructures, des data centers, des compétences technologiques ou des entreprises capables de développer de l’IA. Elle consiste aussi à préserver la liberté cognitive des citoyens.

Une société souveraine est une société capable de choisir ce qu’elle regarde, ce qu’elle croit, ce qu’elle partage et ce à quoi elle donne son attention.

La question devient donc politique, éducative et sanitaire.

Le Maroc a déjà commencé à réfléchir à cette problématique. En juin dernier, Rabat a accueilli le premier forum arabe consacré à l’impact des réseaux sociaux sur la jeunesse, réunissant responsables publics, experts, universitaires et jeunes acteurs. En octobre, la HACA a également publié une étude consacrée aux réseaux sociaux, à la communication politique, à la désinformation et à la polarisation algorithmique. Elle insiste notamment sur la nécessité de développer une véritable culture numérique responsable et une capacité nationale de régulation adaptée aux réalités marocaines.

Nous avons donc les premiers éléments d’une doctrine.

Il faut maintenant construire une véritable éducation à l’attention.

À l’école, apprendre à utiliser Internet ne devrait plus signifier uniquement savoir rechercher une information ou utiliser un logiciel. Il faut apprendre à comprendre un algorithme, reconnaître une manipulation, identifier une fausse information, résister à la comparaison sociale, gérer les notifications, protéger son sommeil et savoir se déconnecter.

Il faut apprendre à l’enfant que son attention a une valeur.

Et cette éducation doit commencer très tôt.

Les parents ont également un rôle essentiel, mais ils ne peuvent pas être les seuls responsables. Une famille ne peut pas lutter seule contre des mécanismes numériques mondialisés. La responsabilité doit être partagée entre les familles, l’école, les professionnels de santé, les plateformes, les pouvoirs publics et la société civile.

Nous devons surtout sortir de la logique de culpabilisation.

Un adolescent qui passe six heures sur son téléphone n’est pas nécessairement « paresseux », « faible » ou « mal élevé ». Il peut être en recherche de reconnaissance, en situation d’ennui, d’anxiété, de solitude, de stress scolaire ou de difficulté relationnelle. Le comportement numérique peut parfois être le symptôme d’un malaise plus profond.

C’est précisément pourquoi la réponse doit être psychosociale.

Il faut créer davantage d’espaces où les jeunes peuvent appartenir sans avoir besoin d’être visibles. Des espaces sportifs, culturels, artistiques, associatifs, scientifiques et citoyens. Des lieux où l’on peut être ensemble sans produire de contenu.

La vraie déconnexion ne consiste pas seulement à éteindre son téléphone. Elle consiste à retrouver suffisamment de vie réelle pour que l’on n’ait plus besoin de vivre en permanence à travers son écran.

Cela suppose également de réhabiliter l’ennui.

Nous avons peur de voir nos enfants ne rien faire. Nous remplissons leurs journées. Nous leur donnons des activités, des écrans, des cours, des applications, des vidéos. Pourtant, l’ennui est parfois un espace de créativité. C’est dans le silence que l’imagination se développe. C’est dans l’absence de stimulation permanente que le cerveau apprend à créer lui-même sa stimulation.

La génération qui vient ne doit pas être une génération privée de concentration.

Car demain, dans un monde saturé d’intelligence artificielle, la valeur humaine ne sera peut-être plus seulement de savoir produire rapidement une information. Elle sera de savoir poser la bonne question, discerner le vrai du faux, comprendre une émotion, construire une relation, prendre une décision éthique et résister à la facilité.

L’intelligence artificielle pourrait finalement nous obliger à redécouvrir l’intelligence humaine.

Et les réseaux sociaux pourraient nous obliger à redécouvrir la valeur du réel.

Le Maroc est aujourd’hui à un moment stratégique. Notre pays investit dans le numérique, développe ses infrastructures, forme ses talents et ambitionne de jouer un rôle majeur dans l’intelligence artificielle en Afrique. Cette ambition est nécessaire et porteuse d’avenir.

Mais l’innovation technologique ne doit jamais avancer plus vite que notre capacité collective à en maîtriser les conséquences humaines.

Nous devons donc construire un modèle marocain du numérique : innovant, souverain, compétitif, mais aussi protecteur.

Protéger l’enfant sans l’isoler du monde.

Protéger la liberté sans laisser prospérer la manipulation.

Encourager l’innovation sans transformer l’humain en simple consommateur d’algorithmes.

Et surtout, faire de la technologie un outil au service de l’homme, et non l’homme une ressource au service de la technologie.

La véritable modernité ne sera pas de passer toujours plus de temps connecté.

Elle sera de savoir quand se connecter, pourquoi se connecter et, surtout, quand avoir le courage de lever les yeux de l’écran.

Car dans une société où tout cherche à capter notre attention, savoir où nous posons notre regard devient peut-être l’un des derniers actes de liberté.