RÉSEAUX SOCIAUX : LE MAROC DOIT PROTÉGER L’ENFANCE NUMÉRIQUE

Les réseaux sociaux ne sont plus un simple outil de communication. Ils sont devenus un environnement social dans lequel grandissent nos enfants. Face aux risques de dépendance, de cyberharcèlement, d’exposition aux contenus inappropriés et de fragilisation psychologique, le Maroc doit désormais ouvrir un véritable débat national sur la majorité numérique et la protection des mineurs en ligne.
Nous avons longtemps pensé que le défi était de donner à nos enfants accès à Internet. Aujourd’hui, le défi est tout autre : comment les protéger dans un monde numérique auquel ils sont connectés en permanence ?
Le téléphone est devenu réveil, télévision, bibliothèque, appareil photo, moyen de communication, espace de sociabilité et parfois même confident. Pour une partie de la jeunesse, Internet n’est plus un espace extérieur : il fait partie du réel.
Une amitié commencée à l’école se poursuit sur les réseaux. Une dispute peut se prolonger toute la nuit sur WhatsApp. Une humiliation peut devenir virale en quelques minutes. Une comparaison permanente avec les autres peut s’installer dans la construction de l’identité.
C’est là que le sujet devient sociologique.
L’adolescent ne quitte plus nécessairement son groupe social lorsqu’il rentre chez lui. Il l’emporte dans sa poche.
Nous avons créé une génération qui peut être socialement connectée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans que cette hyperconnexion signifie nécessairement davantage de lien social.
Le problème n’est d’ailleurs pas le téléphone en lui-même. Il réside dans un modèle économique fondé sur l’économie de l’attention. Notifications, recommandations, vidéos successives et défilement infini sont conçus pour retenir l’utilisateur.
Or nous demandons à des cerveaux encore en développement de résister à des technologies élaborées précisément pour capter leur attention.
Le rapport de force est déséquilibré.
C’est pourquoi la responsabilité ne peut plus reposer uniquement sur les parents.
Une majorité numérique pour le Maroc
Le Maroc commence à prendre conscience de cette réalité. En juin 2026, Rabat a accueilli le premier Forum arabe consacré à l’impact des réseaux sociaux sur la jeunesse. Des travaux ont également été engagés autour de la notion de majorité numérique, avec la participation d’acteurs institutionnels et associatifs.
Cette notion mérite aujourd’hui d’entrer pleinement dans le débat public marocain.
Nous acceptons qu’un enfant ne puisse pas conduire, acheter certains produits ou accéder à certains contenus. Pourquoi les plateformes numériques les plus puissantes du monde pourraient-elles, elles, disposer d’un accès quasi illimité à son attention et à son environnement social ?
Il ne s’agit évidemment pas d’isoler les enfants du numérique. Il s’agit de reconnaître leur vulnérabilité et d’adapter leur accès à leur âge et à leur maturité.
Le monde légifère
Plusieurs pays ont commencé à agir.
L’Australie a instauré des restrictions fortes pour les comptes de réseaux sociaux des moins de 16 ans. La France a adopté en 2026 une législation visant à renforcer la protection des mineurs. L’Union européenne travaille également à un cadre commun avec son projet EU Kids Act, qui prévoit notamment des seuils d’âge et une limitation de certaines fonctionnalités favorisant les usages compulsifs.
Les modèles diffèrent, mais le message est commun : la protection des enfants ne peut plus être une affaire strictement familiale.
Le Maroc doit donc construire son propre modèle.
Une future loi pourrait reposer sur cinq principes : une majorité numérique progressive ; une responsabilité renforcée des plateformes ; la limitation de certaines fonctionnalités favorisant l’usage compulsif ; une véritable éducation numérique ; et un système national de prévention et de prise en charge du cyberharcèlement et des usages problématiques.
Mais cette loi devra également protéger les libertés individuelles. Protéger les enfants ne signifie pas créer une société de surveillance.
Former plutôt qu’interdire.
Il serait toutefois dangereux de transformer cette réflexion en guerre contre les réseaux sociaux.
Notre jeunesse doit maîtriser le numérique. Elle doit apprendre à utiliser l’intelligence artificielle, créer des contenus, entreprendre, communiquer et travailler dans un monde connecté.
Le véritable objectif doit être de passer du statut de consommateur numérique à celui de citoyen numérique.
Comprendre les algorithmes. Comprendre la publicité. Comprendre la désinformation. Savoir reconnaître le cyberharcèlement. Protéger ses données. Comprendre qu’un influenceur n’est pas nécessairement un expert et qu’une image publiée sur Internet n’est pas nécessairement la réalité.
Cette éducation doit concerner également les parents.
Car une situation nouvelle est apparue : parfois, l’enfant maîtrise mieux la technologie que l’adulte chargé de le protéger.
Il faut donc créer une véritable culture familiale du numérique.
Réhabiliter le silence.
Il existe enfin une dimension plus profonde.
Nous avons progressivement remplacé l’ennui par le divertissement instantané.
Dans une file d’attente, nous sortons notre téléphone. Dans la voiture, nous regardons un écran. Avant de dormir, nous consultons les réseaux. Au réveil, nous recommençons.
Mais l’ennui n’est pas forcément un vide.
Il permet de rêver, de créer, de réfléchir. Le silence permet de construire sa pensée. La conversation permet de construire son identité. Le sport apprend l’effort. La lecture apprend la concentration.
Une société qui ne supporte plus le silence risque de produire des individus qui ne supportent plus d’être seuls avec leurs pensées.
C’est pourquoi la question des réseaux sociaux dépasse largement la technologie.
Elle concerne le type d’être humain que nous voulons former.
Le Maroc doit prendre les devants
Le débat est désormais ouvert. Les institutions marocaines commencent à travailler sur la majorité numérique et sur la protection des jeunes face aux risques numériques.
Il faut maintenant passer du constat à l’action.
Le Maroc devrait engager une concertation nationale associant pouvoirs publics, enseignants, médecins, psychiatres, psychologues, sociologues, juristes, experts du numérique, associations, parents et jeunes.
Nous ne devons pas copier mécaniquement l’Australie, la France ou l’Union européenne. Nous devons construire une doctrine marocaine de protection numérique adaptée à notre société, à notre culture familiale et à notre jeunesse.
La modernité ne consiste pas à laisser nos enfants seuls face aux technologies les plus puissantes jamais créées pour capter l’attention.
Elle consiste à leur donner les moyens de les maîtriser.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si nos enfants seront connectés.
Ils le seront.
La question est de savoir s’ils sauront encore se déconnecter pour penser, dormir, lire, créer, parler, aimer et simplement être.
Une société moderne est peut-être aussi celle qui sait offrir à ses enfants quelque chose devenu rare : le droit de lever les yeux de leur écran et de regarder le monde.