LÉGISLATIVES 2026 – RADIOSCOPIE DE L’OPPOSITION

Penchons-nous maintenant sur les partis cantonnés dans cette opposition qui doit incarner la rupture et surtout une force d’équilibre dans le paysage politique marocain. Cette opposition qui ne doit en aucun cas être fragilisée par les divergences qui l’anime étant donné qu’elle peut être composée de partis qui ne se sont jamais entendus et qui n’arrivent pas à dialoguer, alors comment peuvent-ils parler d’une même voix, en tant qu’entité politique opposante face à une majorité qui savoure à la fois sa force et la faiblesse de ceux qui doivent lui rendre la partie moins aisée qu’ils ne le voudraient. Parce que c’est une sacrée aubaine politique d’avoir en face une opposition fragile et séparée. Mais c’est surtout un réel danger pour l’exercice de la démocratie. Sans pôles d’égale puissance politique, le pouvoir peut user, peut s’user, peut écorner et abîmer ceux qui l’incarnent.
Prenons l’Union socialiste des forces populaires (USFP), dont le chef est Driss Lachgar. Ce parti qui a une profonde et légitime assise historique et politique a presque tout perdu quand il est passé sous la chefferie d’un cacique du parti qui divise au lieu de rassembler, qui crée de profondes dissensions au sein de sa famille politique, qui a fini par rendre ce parti dit de gauche si clanique si clivé qu’on ne le reconnaît plus. Désaccords sur la gestion, discorde larvée entre plusieurs visages du parti, guéguerre de pouvoir, rivalités, coups bas, peaux de banane, haine entre dirigeants, divergences de visions et de points de vue, volonté des uns et des autres de placer leurs proches, de vouloir créer un système de succession filiale au sein d’un parti qui incarnait jadis le principe d’individuation, la valorisation de la personne selon ses idées, la consécration de la compétence et de l’audace politique et idéelle. Nous en sommes si loin aujourd’hui, avec un USFP effrité, étriqué, écorné, usé par l’ivresse du pouvoir qui est pour la majorité des partis politiques marocains une finalité et non un vœu assumé de vouloir soulever des montagnes, incarner des visions et des idées fortes et novatrices, s’inscrire dans une forme de pratique politique qui serve les intérêts de la nation avant les intérêts personnels. Aujourd’hui, le parti qui n’a presque plus rien d’un parti de gauche en dehors du sigle, a tellement perdu en crédibilité que les bases électorales lui renvoient à chaque échéance électorale des signaux forts qu’il ne sait pas lire ni interpréter donnant dans un discours éculé et une littérature si consommée qu’elle en devient indigeste. Le tout teinté d’un populisme de mauvais aloi qui le dessert au plus haut point face à tous ceux qui veulent encore croire en les valeurs sociales de la gauche.

Populaire ou populiste

Venons-en au Parti du Mouvement populaire (MP), dirigé par Mohamed Ouzzine, qui décroche une cinquième place lors des élections législatives du 23 septembre 2026. Le parti serait-il incapable de former une élite politique capable d’incarner les visions du mouvement ? C’est là un aveu de faiblesse criard qui pénalise le parti à plus d’un égard. Cela voudrait-il dire que le MP n’a pas réussi en quarante ans à former une relève à même de mener le groupe vers de nouveaux défis, en misant sur la jeunesse et les forces vives se réclamant de ce parti, lui aussi historique, mais qui a presque perdu toute l’aura que lui conférait cet héritage historique, puisqu’il n’arrive pas à se recycler, parce qu’il peine à trouver un autre discours que celui répété depuis plusieurs décennies par sa chefferie. Cela est tellement préjudiciable pour le parti de Mohamed Ouzzine que l’on retrouve dans les sorties avant le scrutin du 23 septembre 2026 des passages anciens recyclés pour la circonstance, comme des litanies idéologiques vides de sens mais pensant toujours toucher le coche et faire illusion. Ce qui n’est pas du tout le cas. Le parti demeurant à chaque rendez-vous électoral au fond du classement grignotant un siège par-là et en perdant un autre par-ci. Là aussi, l’impératif d’une remise en cause totale et globale, faite en profondeur, sans compromis ni concessions, est importante. Et elle doit se faire dans l’urgence. Car, ce parti largué dans une opposition aussi chétive, lors du dernier mandat, ne faisait pas le poids pour contrecarrer les erreurs faites -et il y en a eu- par le gouvernement de Aziz Akhannouch, car l’exercice du pouvoir à cette fatalité qui lui colle à la peau de perdre parfois le cap, de stagner et de mal négocier certains virages stratégiques qui font toute la différence en politique. Quoi qu’il en soit, on voit mal le MP rester en dehors de ce nouveau gouvernement qui se profile. Le désir du parti d’avoir des ministères est plus fort que l’attrait de l’opposition.

Le vœu constitutionnel

Pour un parti comme l’Union constitutionnelle dirigé par Mohamed Sajid, l’unique point politique qui aurait pu demeurer crédible est que son appellation d’origine contrôlée soit rattachée à la Constitution. Mais dans la pratique, sur le plan des visions et des stratégies partisanes, avec ce que cela suppose comme histoire, comme legs et comme assise mobile tournée résolument vers l’avenir, l’UC n’a pratiquement aucune crédibilité politique. Non seulement à cause de son chef mais à cause du délitement avec le passage du temps qui, au lieu de laisser une patine profonde de la formation partisane, il donne à voir un tableau éclaté, sans fondement idéel clair, sans vision ni volonté de changement pour marquer une réelle rupture avec un passé lourd en échecs et en ratés. Prenons les vingt dernières années et analysons sérieusement l’apport de l’UC à la politique nationale en termes d’idées, en termes de figures politiques, en termes de formation d’une jeunesse partisane capable de prendre et d’incarner le futur, nous constatons que ce parti n’a strictement aucune incidence sur la vie politique marocaine. On en vient à l’oublier souvent tant il brille par son absence rasant les murs, se faisant tout petit et évitant de se faire voire, encore moins se faire entendre. Ce parti donne la nette impression qu’il fuit en avant constamment se contentant d’avoir le même nombre de sièges à chaque scrutin, ne pensant jamais à briguer les premiers rangs et pourquoi pas rêver d’être à la tête du gouvernement. Avec des ambitions aussi basiques et insignifiantes, sa place dans l’opposition se fera comme avant dans le recyclage de la même littérature propre à toutes les oppositions au Maroc, c’est-à-dire beaucoup de gesticulations, des effets de manches, des slogans et un «Non» de circonstance parce qu’être dans l’opposition signifie pour la plupart des partis marocains ne pas être d’accord. Cela porte un nom : le désaccord de principe qui n’a rien avec l’interaction entre majorité et minorité, qui doit être fondée sur un regard percutant sur tout ce que le gouvernement fait en scrutant, en analysant, en passant au crible tout ce qui fait la politique marocaine dans une volonté de rectifier le tir et les erreurs et non avoir son droit à dire : «Je ne suis pas d’accord». Sauf que là aussi l’UC veut faire partie de la coalition gouvernementale. Et tout porte à croire, si les tractations aboutissent qu’il sortira de l’opposition.

La lampe s’est éteinte

Maintenant, arrêtons-nous sur le sort et l’avenir du parti justice et développement (PJD) qui a essuyé un revers historique, sans précédent lors des dernières élections législatives, du 8 septembre 2021 et qui a repris plus de trente sièges lors du vote du 23 septembre 2026. D’aucuns y voient une victoire, un retour en force et même un camouflet pour le RNI. Mais il n’en est rien. Le PJD n’est que quatrième dans le classement des partis sortis vainqueurs lors du dernier scrutin.
Le parti a perdu tout ce qu’il a pu engranger en presque deux décennies. Au-delà du désaveu populaire, le fonds de commerce islamiste a fait son temps et ne peut plus servir d’idéologie ni de démagogie dans un Maroc qui traverse de profondes mutations humaines, sociales et idéologiques. Même sa place dans l’opposition est si limitée pour ne pas dire inexistante que le parti doit se résoudre à deux évidences doublées de deux impératifs : premièrement marquer une rupture globale avec son passé. Deuxièmement, trouver un autre récit politique qui ne soit pas uniquement cette invocation galvaudée de la religion qui ne fait plus illusion. Quel rôle pourra-t-il donc jouer dans l’opposition ? À l’évidence, aucun. Son chef sortant, Abdelilah Benkirane, a été très abîmé par l’exercice du pouvoir. Il en a souffert. Il porte des stigmates qui vont durer dans le temps. Il est certes coriace et pragmatique, connaissant aussi les impératifs de la realpolitik en restant l’unique visage du PJD à tenir la route, mais il a compris que la partie est perdue. Il a surtout compris que le PJD aurait pu mieux écrire l’histoire durant les dix années où il a été aux commandes, mais il a piteusement failli. Tenter de se relever après un tel camouflet est peine perdue. Sans oublier qu’au sein de cette opposition très fragile et fragilisée, le PJD et le l’USFP ne se portent pas l’un l’autre dans le cœur. Encore moins avec le PPS, sans parler du MP et de l’UC qui vouent à l’égard du parti islamiste un rejet irréversible. C’est dire que même dans cette hypothétique opposition, le PJD se voit isolé voire mis à l’écart, pour de nombreuses raisons, avec à leur tête le fait qu’il a été aux commandes durant dix ans se faisant en cours de routes de nombreuses inimitiés qui semblent durer encore dans le temps.
Alors, à la lumière de toutes ces réalités politiques des différentes formations partisanes qui siègent aujourd’hui de l’autre côté de l’exercice du pouvoir, quel poids pour les opposants ? Presque nul. Quelles idées pour contrer le nouveau gouvernement s’il venait à déraper, à faire des glissements intempestifs et autres écarts d’incompétence ? Le casting face caméra est si bâclé que la majorité aux commandes peut vraisemblablement s’offrir pratiquement une autoroute sans limitation de vitesse pour cinq années d’exercice, sans radars, sans clignotants et autres signaux d’alerte pour redresser la barre, rééquilibrer la balance politique entre impératifs gouvernementaux et défis futurs pour un Maroc qui situe ses attentes et ses espoirs au-delà de ces couleurs politiques quelles que puissent être les bannières et autres phrases accroches des uns et des autres. C’est à celui qui va incarner cette grande feuille de route tracée par le Souverain. C’est à qui va avoir les épaules solides et l’haleine de marathonien pour incarner l’efficacité et l’efficience. C’est à qui va traiter avec les Marocains dans le respect et la dignité. C’est à qui va œuvrer, à chaque instant, avec rigueur et au-dessus de tout soupçon pour répondre aux attentes, aux rêves et aux espoirs de ces populations qui ont tant fait confiance et qui ont toujours été déçues et flouées.