LE SIFFLET ET LA CAISSE – L’HOMME QUE NI TAPIE NI BERLUSCONI N’AVAIENT PRÉVU

Il tient la caisse de l’État et le sifflet du football. Les uns saluent un homme sérieux, les autres parient sur un cheval gagnant… pour l’instant. Pendant ce temps, dans les salons feutrés, des cols blancs ajustent leurs masques vénitiens. Qu’ils se rassurent : le carnaval ne fait que commencer.
La clémentine de Berkane
Il faut avoir traversé une fois les vergers de Berkane en plein hiver pour comprendre Fouzi Lek‐ jaa. On y cultive un fruit que l’on croit simple, la clémentine. Pourtant la clémentine n’a rien de simple. C’est un accident de greffe, né au début du siècle dernier d’un croisement que personne n’avait commandé : deux arbres qui n’étaient pas faits pour donner le même fruit, et qui l’ont don‐ né quand même.
Voilà l’homme. Une greffe réussie entre deux arbres que tout sépare : la rigueur glacée du bud‐ get et la fièvre du ballon rond. Et comme la bonne clémentine de Berkane, un fruit sans pépins. Jusqu’ici.
Mais depuis quand un comptable fait-il rêver un stade ? Et depuis quand un stade fait-il trembler un Parlement ? Au Maroc, visiblement, depuis cet été.

Un homme, deux lectures
Les faits d’abord, parce qu’ils sont têtus. Président de la Fédération royale marocaine de football depuis 2014, ministre délégué chargé du Budget depuis octobre 2021, il a vu les Lions de l’Atlas en demi-finale au Qatar, il porte le dossier du Mondial 2030 et il siège au Conseil de la FIFA. Le 25 juillet, il rejoint le PAM. Il renonce ensuite à la circonscription de Berkane, et son parti arrive en tête des législatives du 23 septembre avec 97 sièges. À l’heure où j’écris ces lignes, la Primature reste une porte entrouverte, et plusieurs noms se bousculent devant elle.
Pour les uns, c’est la preuve d’un sérieux rare, celui d’un technocrate qui a transformé une fédéra‐ tion en machine à gagner et qui s’adapte à tous les terrains, du gazon au Parlement. Pour les autres, c’est un cheval gagnant, choisi non par amour mais parce qu’il court vite. Ses adversaires relèvent d’ailleurs un paradoxe : on l’a entendu dénoncer des milliards dépensés en pure perte par un gouvernement dont il signait lui-même les décaissements. Peut-on être à la fois le caissier et le procureur de la caisse ? La question mérite mieux qu’un slogan, dans un sens comme dans l’autre.
Chez nous, on ne connaît pas encore le nom du chef du gouvernement, mais tout le monde a déjà son avis. Dimanche, un ministre démentait sa propre nomination en expliquant qu’il sortait à peine de sa sieste. Voilà notre démocratie : la rumeur court plus vite que le communiqué, et parfois plus vite que le réveil. L’arbitrage vidéo, au Maroc, existe depuis longtemps. Il s’appelle le téléphone arabe.
Tapie, Berlusconi, et la recette marocaine
L’Europe a déjà vu ce film, deux fois.
Bernard Tapie achète l’OM en 1986, décroche la Ligue des champions en 1993, entre au gouver‐ nement comme ministre de la Ville… puis l’affaire VA-OM le rattrape, et le héros de la Canebière finit en prison. Du sport à la politique, puis de la politique au tribunal.
Silvio Berlusconi achète le Milan AC la même année. En 1994, il baptise son parti Forza Italia, du cri même des tribunes, et devient président du Conseil. Le stade avait servi de rampe de lance‐ ment, et les procès ont suivi comme une ombre.
Mais les deux hommes avaient un point commun que l’on oublie : ils avaient acheté leur club. Le ballon était leur propriété, leur vitrine, leur arme privée. Lekjaa, lui, n’a rien acheté. On lui a confié l’équipe de toute une nation, et en même temps les comptes de tout un État. La re‐ cette marocaine ne consiste pas à passer du sport à la politique, ni de la politique au sport. Elle consiste à tenir les deux au sommet, au même moment, au service d’un même dra‐ peau.
En France, on dit qu’on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Le Maroc vient d’inventer mieux : le beurre, l’argent du beurre… et le ballon de la crémière.
Est-ce une force ? Assurément. Est-ce un danger ? Tout autant. Quand un seul homme tient le sifflet et la caisse, qui siffle le penalty le jour où la caisse commet la faute ?

Le carnaval des masques vénitiens
Et puis il y a les autres, ceux qu’on ne voit jamais sur la photo. Les manipulateurs à col blanc, masque vénitien sur le visage, qui ne misent pas sur un homme mais sur une course. Ils n’aiment pas le cheval, ils aiment les gains. Hier ils pariaient ailleurs, demain ils parieront encore ailleurs. Leurs masques, d’ailleurs, ne viennent pas de Venise : ils viennent de Derb Ghallef, contrefaits comme les convictions de ceux qui les portent.
Nos anciens avaient un mot pour eux : « Li fih chi fez, kay9fez », celui qui a une puce finit tou‐ jours par sauter. Je gage qu’en lisant ces lignes, certains vont battre le record du saut en hauteur. Et puisque le proverbe conseille de suivre le menteur jusqu’à la porte de sa maison, suivons-les donc : on découvre souvent que la maison n’est même pas à leur nom.
À ceux-là je dirai simplement ceci : la clémentine de Berkane se pèle facilement entre les doigts de celui qui la cultive, mais elle résiste à ceux qui veulent en presser le jus pour leur propre compte.

Pour l’instant
Moi qui regarde le Maroc depuis trente et un ans avec les yeux de l’éloignement et le cœur resté à quai, j’ai appris une chose : chez nous, les hommes ne sont pas jugés sur la vitesse de leur ascen‐ sion, mais sur ce qu’ils laissent derrière eux quand ils redescendent. Tapie a laissé un tro‐ phée et un casier. Berlusconi a laissé un parti et des procès. Que laissera la clémentine de Ber‐ kane ?
Un stade de 2030, une économie assainie… ou des pépins ?
La saison ne fait que commencer. Et au verger comme au pouvoir, on ne juge jamais un fruit à sa fleur. On ne l’épluche pas non plus avant la cueillette.



