LA FERME AUX QUATRE SYMBOLES – FABLE MAROCAINE POUR GRANDS ENFANTS ET ÉLECTEURS FATIGUÉS

Il était une fois, entre deux mers et un désert, une grande ferme où quatre personnages se disputaient la clé du grenier.
Le Tracteur arriva le premier, dans un vacarme à réveiller les morts. « Je vais tout labourer ! Tout moderniser ! » Et il tourna, tourna, tourna… dans la cour. Beaucoup de fumée, beaucoup de bruit, quelques plates-bandes écrasées. Quand on lui demanda où étaient les sillons, il répondit : « Patience, je chauffe le moteur. » Il chauffe encore.
Le Pigeon, lui, ne fit pas de bruit. Blanc, lisse, élégant, il roucoula de belles promesses : « Avec moi, le grain sera abondant et bon marché. » On lui confia le grenier. Il picora, picora, picora. Le prix du grain monta, celui du gasoil pour le Tracteur aussi, et le Pigeon grossit pendant que la basse-cour maigrissait. Quand vint l’heure de partir, il laissa derrière lui ce qu’un pigeon laisse partout où il se pose. Et la ferme passa des années à nettoyer le toit.
La Balance, la doyenne, avait une histoire glorieuse : elle jurait avoir libéré la ferme jadis. Mais un détail amusait les poussins : ses plateaux penchaient toujours du côté où il y avait le plus de grain. Tracteur au pouvoir ? Elle penchait vers le Tracteur. Pigeon au grenier ? Elle penchait vers le Pigeon. Sa devise ? « Je penche, donc je reste. » Elle n’a jamais gagné la ferme. Elle n’a jamais quitté la table.
Et puis il y avait la Lampe. Elle avait éclairé la ferme un temps, puis on l’avait rangée à la cave, mèche brisée. Sur elle tombèrent des pluies torrentielles, et certains juraient même avoir vu des arrosoirs derrière les nuages. Étrange, une pluie qui ne tombe que sur une seule lampe, non ? Pourtant, au fond du tunnel, une petite flamme vacille encore. Ceux qui la portent ne sont ni les plus riches ni les plus puissants : ce sont les fatigués, les oubliés, les désespérés. La question que toute la ferme se pose : cette flamme va-t-elle montrer la sortie… ou seulement la longueur du tunnel ?
Et pendant ce temps, au milieu de la cour, il y avait l’Âne. L’Âne, c’est celui qui pousse le Tracteur quand il tombe en panne, qui nettoie les dégâts du Pigeon, qui remplit les plateaux de la Balance et qui tient la Lampe à bout de bras. Tous les cinq ans, on vient lui gratter les oreilles et lui promettre une carotte. La carotte, il ne l’a jamais vue.
Alors, un soir, les enfants de la ferme inventèrent une comptine, que tout le monde répète encore :

MORALE
Qu’importe le symbole peint sur la porte du grenier, tant que celui qui porte tout n’a pas la clé.


