MOHAMED LEKLETI

Il est rare qu’un artiste ait simultanément plusieurs expositions dans plusieurs pays et dans des lieux d’exception, le musée de la kasbah de Tanger et la Galerie du FRAC Occitanie de Montpellier. Cela correspond à un investissement de 25 ans qui fait de cet artiste un modèle d’une gestion réussie de carrière.
Un artiste entre Maroc et France
Mohamed Lekleti, né en 1965 à Taza, au Maroc, vit et travaille à Montpellier. Son parcours est marqué par une double appartenance, à la fois géographique, culturelle et artistique : ses racines marocaines nourrissent son imaginaire, en particulier dans la période la plus récente, tandis que sa vie en France l’inscrit dans la scène du dessin et de l’art contemporain européens. Il a commencé sa formation artistique au Maroc, notamment au lycée des Orangers de Rabat, avant de poursuivre ses études en France. Il est titulaire d’un DEUG de cinéma obtenu à l’université de Montpellier et d’une maîtrise d’arts plastiques de la faculté d’Aix-en-Provence.
Cette formation explique en partie la place centrale de l’image, du mouvement et du récit dans son œuvre. Adolescent, Lekleti s’intéresse aux arts plastiques et à la bande dessinée ; il se tourne ensuite vers le cinéma, qui lui apporte une réflexion sur le cadrage, le montage, la succession des images et la narration. Comme chez Dalila Alaoui, beaucoup de ses images récentes seront doubles, le sens n’apparaissant que par la confrontation. Devenu plasticien, il conserve de ces expériences un goût prononcé pour les histoires, les scènes foisonnantes et les récits ouverts qui se déroule dans des espaces de science-fiction dépourvu très souvent de pesanteur. Ses œuvres ne racontent pas une histoire unique : elles fonctionnent plutôt comme des ensembles de signes, de fragments et d’épisodes que le spectateur doit parcourir et recomposer à son gré.
Mohamed Lekleti est devenu une figure importante du dessin contemporain au Maroc et en France. Sa carrière s’est développée à travers de nombreuses expositions personnelles et collectives, en France comme à l’étranger : Maroc, Belgique, Suisse, Allemagne, Espagne, Portugal, Royaume-Uni, États-Unis, Corée du Sud, Émirats arabes unis et Tunisie. Ses œuvres sont conservées dans des collections publiques et privées, notamment au musée de l’Institut du monde arabe à Paris, au MAC de Lyon, au FRAC de Picardie, au CNAP, au musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain de Rabat, au musée Al Maaden de Marrakech, ainsi que dans plusieurs fondations et collections internationales. Le prix CHIC Dessin obtenu à Paris en 2011 et sa participation à de grandes foires comme Art Paris, Drawing Now, 1-54 ou Art Dubai ont contribué à sa reconnaissance.
Une œuvre fondée sur le dessin, le mouvement et l’hybridation
Le dessin constitue le point de départ et le fil conducteur de la pratique de Mohamed Lekleti. Il ne s’agit cependant pas d’un dessin limité à la ligne ou à la représentation descriptive. L’artiste brouille les frontières entre dessin et peinture en associant acrylique, fusain, feutres, sable, collage, textile, objets et parfois sculpture ou adjonction d’oiseaux taxidermisés. Il travaille sur papier, sur toile, sur bois, mais aussi directement sur les murs ou dans l’espace public. Cette liberté technique lui permet de faire évoluer ses œuvres vers des installations et des environnements immersifs.
Son langage visuel se caractérise par une grande densité. Les figures remplissent souvent toute la surface de l’œuvre et semblent prises dans un mouvement continu. Corps humains, animaux, objets, nuages, machines et fragments architecturaux s’entremêlent. Les personnages sont étirés, tordus, dédoublés ou enroulés les uns autour des autres. Ils paraissent parfois courir, tomber, lutter, jouer ou chercher à s’extraire d’un espace qui les enferme. Le mouvement ne conduit pourtant pas à une véritable stabilité : il produit plutôt une impression de tension, de déséquilibre et d’instabilité.
L’artiste a progressivement abandonné les espaces vides et les personnages filiformes de ses débuts pour embrasser la totalité de la surface. Les formes sont devenues plus rondes, plus nombreuses et plus dynamiques. La composition fonctionne comme un réseau où chaque élément renvoie à d’autres éléments. Un nuage peut devenir l’ombre d’un personnage ; une main peut suggérer une action ou une menace ; un visage peut se dédoubler et perdre son identité ; un objet quotidien peut prendre une dimension symbolique. Cette circulation des signes crée des œuvres proches du rébus, de la carte mentale ou du récit fragmenté.
Le spectateur reconnaît des formes familières, mais leur association les rend immédiatement énigmatiques. Lekleti ne cherche donc pas à reproduire le réel. Il en propose une version déplacée, augmentée et parfois cauchemardesque. Ses œuvres ressemblent à des scènes connues, tout en donnant l’impression de se dérouler dans un monde parallèle. La précision graphique cohabite avec la déformation, la beauté avec la violence, le jeu avec l’inquiétude. Cette tension est permanente. Elle se noue entre lisibilité et mystère invite le regardeur à dépasser la matérialité des contours pour pénétrer la dimension mentale, symbolique et politique des images.
Mythes, mémoire et condition humaine
Passionné de lecture, Mohamed Lekleti fonde une part importante de son travail sur les mythes, les récits anciens, les traditions orales et les imaginaires collectifs. Les références aux Mille et Une Nuits, au Cantique des oiseaux de Farîd-ad-Dîn ‘Attâr, aux récits religieux, aux contes et aux figures mythologiques ne sont pas utilisées comme de simples illustrations. Elles sont déplacées, fragmentées et mêlées à des images contemporaines. Le mythe devient ainsi un outil pour interroger le présent et comprendre les permanences de la peur, du désir, du pouvoir et de la violence.
L’artiste associe différents registres qui sont généralement séparés : la tradition et la modernité, le sacré et le profane, le moral et le religieux, l’intime et le politique, le rêve et l’actualité. Ses œuvres peuvent réunir des enfants en train de jouer, des couples enlacés, des animaux, des migrants, des hommes de pouvoir ou des personnages masqués. Cette cohabitation produit une vision complexe de la condition humaine. L’être humain y apparaît à la fois vulnérable, désirant, violent, joueur et soumis à des forces qui le dépassent.
Plusieurs motifs reviennent régulièrement et il faudra en faire l’inventaire très précis : mains, fils, souffles, nuages sombres, visages dédoublés, corps jumeaux ou hybrides, cibles, machines circulaires, chiffres, formules mathématiques, images de guerre et microphones. Le microphone évoque notamment les discours médiatiques, la propagande et les mécanismes d’influence. Les machines peuvent suggérer la rationalité technique, le contrôle ou une organisation impersonnelle du monde. Les corps hybrides et les êtres en mutation remettent en cause les catégories fixes et soulignent la porosité entre l’humain, l’animal et l’objet.
La dimension politique de l’œuvre est constante, même lorsqu’elle n’est pas formulée de manière explicite. Lekleti aborde le pouvoir, la domination, l’aveuglement, les conflits, la fragilité des libertés, la Palestine, le protectorat et les mécanismes de contrôle. Il s’intéresse également à l’immigration, à l’exil, au déracinement et à la quête identitaire. La Méditerranée y apparaît comme un espace à la fois réel, historique et symbolique : elle relie les cultures, mais elle est aussi une frontière, un lieu de passage, de séparation et de danger.
La notion de territoire joue un rôle majeur dans cette réflexion. Dans le projet Visa pour un territoire, présenté à la forteresse de Salses, l’artiste explore la frontière comme une réalité ambivalente. Celle-ci peut emprisonner et exclure, mais aussi, comme chez Safaa Erruas,protéger et garantir une forme de liberté. Le territoire est à la fois un espace géographique, politique, intime et mental. En installant dessins, sculpture et vidéo dans un dispositif évoquant un micro-territoire, Lekleti invite le spectateur à réfléchir à ses propres limites, à son rapport à l’autre et à la part étrangère ou inconsciente de lui-même.
Fragilité, flottement et déséquilibre
La fragilité est l’un des concepts essentiels dans cette œuvre. Les personnages de Lekleti ne sont presque jamais solidement ancrés au sol. Ils semblent flotter, tomber ou être suspendus dans un espace intermédiaire entre l’envol et la chute. Cette apesanteur traduit la condition humaine : l’être humain reste attaché à la matière, aux contraintes sociales et historiques, tout en aspirant à l’émancipation et au dépassement de ses limites.
Le déséquilibre n’est donc pas seulement une caractéristique formelle. Il devient une métaphore de l’existence contemporaine. Les œuvres montrent des individus et des sociétés traversés par des tensions contradictoires : identité et altérité, liberté et contrôle, mémoire et oubli, enracinement et déplacement, désir et violence. La composition instable ne propose pas de résolution définitive. Elle maintient le spectateur dans un état d’interrogation et l’oblige à accepter une part d’incertitude.
Cette approche apparaît également dans les œuvres éphémères réalisées dans l’espace public, notamment à Carcassonne en 2013. En peignant les vitrines de trente-cinq commerces, comme jadis en Allemagfne, et en installant une œuvre monumentale intitulée Liberté, égalité, fragilité, Lekleti a fait sortir son univers des lieux consacrés de l’art. Ses figures, exposées aux intempéries et destinées à disparaître, rappelaient la précarité des êtres et des libertés. L’intervention associait ainsi poésie, engagement politique et expérience directe du public.
Un rayonnement institutionnel et les projets de 2025-2026
Depuis le début des années 2010, le travail de Lekleti a été présenté dans des institutions et manifestations qui ont renforcé sa visibilité : musée Paul-Valéry de Sète, Institut du monde arabe, MAC de Lyon, musée Mohammed VI de Rabat, musée d’art contemporain de Lisbonne, Fondation Blachère, Biennale de Marrakech, Drawing Now, Art Paris, Art Dubai et foires 1-54. Des expositions comme Simorgh, Me suis-je égaré ?, Maladresses poétiques, Poussières d’exil ou Des mythes sans légendes témoignent de la continuité de sa recherche autour du récit, de l’exil, du mythe et de la transformation.
Les années 2025 et 2026 marquent une étape importante. Le dossier mentionne plusieurs présentations récentes au Maroc et en France, ainsi que la première exposition monographique de grande ampleur consacrée à l’artiste dans un musée marocain. Intitulée Ne tenir qu’à un fil, elle est organisée au Musée de la Kasbah à Tanger dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026, avec le soutien de l’Institut français, de la Fondation Nationale des Musées du Maroc et du FRAC Occitanie Montpellier. L’exposition réunit plus de trente œuvres et élargit la pratique du dessin à la peinture, au collage, au textile, à la sculpture et à l’installation.
Le fil, parfois une colonne de feu, en constitue le principe symbolique et plastique. Tantôt réel, tantôt dessiné, il relie des corps, des objets et des espaces qui paraissent séparés. Mais il souligne en même temps la précarité de ces liens : tenir à un fil signifie être relié, tout en risquant la rupture. L’exposition rassemble des figures hybrides, des mains, des microphones, des machines, des cartes de la Méditerranée, des objets liés à la mémoire marocaine et des références aux migrations. Le choix d’un ancien bâtiment carcéral réhabilité accentue la réflexion sur l’enfermement, la mémoire, la séparation et la possibilité de relier les individus et les territoires.
Le projet En déséquilibre, présenté au FRAC Occitanie Montpellier à partir de septembre 2026, prolonge cette recherche. Il repose sur un grand dessin mural réalisé sur place et sur plusieurs dessins sur papier, reliés par des fils visibles ou discrets. Les œuvres semblent flotter sur les murs, comme si les hommes, les animaux et les objets ne touchaient jamais le sol. L’installation met en relation le monde terrestre et le monde céleste, le passé et le présent, l’éternel et l’instant. Elle donne une forme spatiale à l’idée d’un équilibre toujours provisoire.
L’artiste présente à ces occasions ses réflexions sur la reconnaissance des créateurs marocains. Il considère les artistes comme des ambassadeurs de leur pays et estime que le développement culturel du Maroc pourrait être accompagné d’une politique institutionnelle plus forte, notamment par l’acquisition régulière d’œuvres. Un tel soutien permettrait de mieux diffuser le travail des artistes, mais aussi de constituer une mémoire artistique marocaine durable, au Maroc comme à l’étranger.
Pour conclure, on peut dire que Mohamed Lekleti apparaît ainsi comme un artiste du lien, du mouvement et de l’instabilité. Entre dessin et peinture, récit et énigme, mythe et actualité, Maroc et France, son œuvre construit un monde foisonnant où les frontières sont constamment déplacées. Les corps déformés, les figures hybrides, les fils, les cartes, les machines et les objets symboliques composent une réflexion sur la vulnérabilité humaine, le pouvoir, l’exil, la mémoire et le besoin de relier ce qui est séparé. Loin de fournir des réponses univoques, Lekleti transforme le dessin en espace de tension et de dialogue. Son travail invite ainsi le spectateur à accepter l’incertitude, à reconnaître la fragilité des équilibres et à interroger les récits qui organisent notre rapport au monde.


