LAILA BENCHEKROUN – QUAND LA PEINTURE DEVIENT RÉCIT HISTORIQUE

À un moment où une grande majorité de plasticiens vont vers l’abstraction pure, certains artistes se risquent encore sur les chemins de la représentation figurative, avec ce qu’elle comporte et implique comme expression, comme impression et comme rendement d’une certaine réalité, à un instant précis, tout en transfigurant ce qui est donné à voir en le dotant d’un récit en filigrane et d’une histoire qui narre une situation, qui reflète un regard et qui imprime une vision à la fois intime et pluridimensionnelle. C’est exactement ce qui nous touche dans les travaux de l’artiste peintre, Laila Benchekroun.
Quand elle peint un cheval ou un escalier, quand elle restitue les détails d’un damier sur le sol ou un mur en zellige, quand elle rend les détails les plus précis d’un caftan ou d’un costume, quand elle se penche sur une scène de la vie quotidienne, dans sa plus éclatante simplicité, elle en ressort l’émotion, l’atmosphère intemporelle, les sensations et surtout ce sentiment indicible que seule la peinture peut nous offrir quand elle va à l’essentiel. Pour Laila Benchekroun, qui maîtrise le trait et la ligne, qui a un sens inné de la couleur et de la forme, qui sait faire dialoguer le clair et l’obscur, peindre, c’est d’abord une offrande à l’autre : « Pour moi, la peinture est un partage avec celui qui reçoit mes œuvres. Je rêve des scènes de la vie et mon imagination les transfigure pour leur donner cet aspect en dehors du temps, comme si je voulais capter un instant et lui donner un tant soit peu d’éternité. Et c’est cela pour moi, l’art, c’est essayer de faire durer des moments fugaces que l’on ne peut plus retrouver quand une expression artistique qu’elle soit une phrase, une forme, une photographie, la scène d’un film, un morceau de musique, l’esquisse d’une danse ou alors la mélodie d’un chant », précise l’artiste.
En effet, face aux travaux de Laila Benchekroun, il y a cette quête de l’instant qui dure, malgré son passage furtif. Mais il y a aussi cet ancrage dans l’histoire, cette volonté de peindre la tradition, l’héritage d’une civilisation, sa culture, son identité et ses multiples ramifications à travers les époques. Ce que l’artiste nous donne à voir, c’est un livre d’histoire en couleurs et en formes. Tout y est : le savoir-faire des anciens, la grandeur du passé, le doigté de l’artisan, le récit d’une époque et le passage de témoin d’une période à l’autre, grâce à tous ces instants éternels en toiles qui défient le temps et l’espace. « Quand je me penche sur ces détails de notre architecture, quand je peins le costume traditionnel des femmes marocaines, quand je rends la force et la beauté d’un pur-sang arabe, c’est ma manière à moi de restituer une part de mon histoire personnelle, c’est ma manière à moi de rendre hommage à ma culture et mon identité multiple. Pour moi, peindre, c’est être le témoin de son époque et faire œuvre d’historicité aussi », comme le souligne l’artiste.
Mais au-delà de cette historicité, il faut dire que Laila Benchekroun maîtrise son sujet. Il y a d’abord ce regard porté sur la couleur et la forme. Ensuite, il y a le jeu des lignes qui s’interpénètrent. Enfin, il y a l’atmosphère générale qui habille l’ensemble d’un voile de beauté et de subtilité. Ici, la peintre suggère, incite le regard à aller plus loin que la surface de la toile pour y puiser un passé, un vécu, une histoire personnelle et commune. Ici, peindre devient un langage muet qui se transmet, sous forme chromatique, entre la couleur qui parle et les lignes qui se rencontrent, la trajectoire intime d’une géographie de l’âme.