LARBI CHERKAOUI – UN DES ARTISTES MAJEURS DE LA HURÛFIYYA 

Après une première exposition collective à l’Atelier 21 en 2019 et sa première exposition personnelle en février 2021, Larbi Cherkaoui revient dans cette même galerie ayant un fonction de légitimation pour sa seconde exposition en avril 2026, après l’exposition collective à la 1-54 de Marrakech en février 2026. C’est là quelque chose d’exceptionnel. Et on peut le comprendre.

Cet artiste, né en 1972, n’a pas été formé par les écoles des Beaux-arts. Il est un produit du Centre pédagogique régional de Marrakech et a donc commencé, pendant 12 ans, par être enseignant. Puis il a eu le courage de quitter l’enseignement, la même année que son ami Noureddine Chater, et de devenir artiste producteur d’une œuvre majeure. Il expose depuis l’âge de 18 ans puisqu’il s’est fait connaître en 1990 lors de l’exposition Signes et écriture à l’Institut français de Marrakech. Et cela ne s’est plus arrêté depuis avec des expositions patronnées par des associations à Bab Doukkala en 1999 puis dans des petites galeries de la médina et très rapidement dans des galeries du Gueliz connues nationalement avant de faire son premier saut à l’étranger au Portugal puis en France (dans les villes de Cahors, Cugnaux et Amiens), ultérieurement en Australie. Les portes des grandes galeries s’ouvrent à lui, la Villa des Arts de Casablanca puis de Rabat, la David Bloch Gallery ou la Loft Art Gallery.  On a là le parcours usuel. qui témoigne de la réussite d’un artiste marocain.

Toutes ces expériences, le montage aussi de l’exposition autour de la medersa Ben Youssef de Marrakech en 1997, vont donner confiance en lui-même au jeune artiste. Il apprend les bases du métier lors de résidences diverses ou à l’occasion de stages de gravure. Et il progresse depuis les premières œuvres des années 1990 et du début des années 2000, le plus souvent pigments et encres ou acrylique sur papier dans d’assez petits formats. Le lien se distend avec la calligraphie arabe, comme au même moment chez Mohamed Boustane, Noureddine Daïfallah ou Noureddine Chater alors qu’il reste plus présent chez d’autres artistes de Marrakech tentés par la lettre comme Moulay Hassan Haidara ou Abdelghani Ouida. Ceci veut dire deux choses. Pour la génération légèrement plus ancienne, la lisibilité de mots écrits en arabe demeure, ce qui n’était déjà plus tout à fait le cas chez Larbi Cherkaoui qui réduit fortement les contrastes, fantomise des lettres arrachées à l’époque mérinide, écrit sur l’écriture ou peint sur les notes marginales, donnant la priorité aux accords chromatiques des fonds, toutes pratiques absentes de la calligraphie marocaine ou proche-orientale antérieure. Autre nouveauté, la disparition du comput dans la formation des lettres. Jadis un maître calligraphe enseignait durant plusieurs années à maîtriser un style déterminé par son nom et obéissant à des règles comme le nombre de points obtenus avec la biseau du calame, ce qui déterminait la hauteur et la largeur des lettres dessinées ensuite avec des encres noires obtenues, avec une soixantaine de recettes par la crémation de queues de mouton. A la suite de quoi, le disciple obtenait, après plusieurs années une ‘ijaza lui permettant d’enseigner à son tour.

Dès cette époque, Larbi Cherkaoui est un calligraphe sans maître, donc sans système de contraintes, libre d’interpréter les lettres à sa guise dans des espaces qui ne sont plus ceux de lettres officielles ou de livres comme des corans ou des commentaires de jurisprudence ou de théologie. C’est ce dont témoigna l’exposition Une quête de liberté en 2003 à la galerie Noir sur blanc de Marrakech. Puis une évolution très rapide se dessine chez un artiste qui expérimente sans cesse sans être tenu par des règles contraignantes imposées jadis par des corporations d’artisans. Le calame, à l’origine des pleins et des déliés de l’ancienne calligraphie arabe, est symboliquement emprisonné à plusieurs reprises au début des années 2000 et remplacé par des outils très divers, pinceaux du commerce puis à poils d’animaux, brosses ou balais.

Le calame (œuvre présentée lors de l’exposition portugaise « Da letra ao Gesto ».

Autre changement qui se développe surtout après 2006 et au début des années 2010, l’usage préférentiel de la peau de mouton comme support, d’abord d’éléments de petites taille puis de surfaces plus grandes juxtaposées. Les tableaux se gigantisent, les ocres ou les couleurs proches du henné laissent place à des couleurs plus franches et la lisibilité disparaît à peu près totalement, ce qui s’exprime par l’expression de la délittérisation de la lettre arabe, toujours présente, mais à titre de fantôme dans des ensembles où l’émotion résulte de deux faits inconnus de la calligraphie ancienne, un chromatisme de plus en plus diversifié et surtout la présence d’une gestualité ravageuse qu’interdisaient totalement les anciens canons régulant une écriture totalement contrôlée effaçant entièrement la personnalité des jeunes calligraphes qui n’acquéraient une personnalité, parfois le droit de signer qu’en fin de vie.

Puis l’artiste fait un autre grand saut entre 2008 et 2012 en transformant une lettre déjà délittérée en signifiant totalement abstrait dépourvu de tout signifié.

L’abstracisation de l’ancienne lettre arabe en 2008.

En quelques années, un artiste majeur venait d’apparaître, témoin d’un mouvement appelé hurûfiyya ou lettressisme (en insistant sur le pluriel hurûf du mot harf, la lettre en arabe) qui ébranlait au même moment l’ensemble du monde musulman, de l’Inde au Maroc en passant par le Soudan ou la Libye. Car c’est dans ce cadre mondialisé que l’on doit penser désormais l’œuvre de Larbi Cherkaoui sinon on risque fort de passer à côté du sens de cette œuvre. Les artistes de ce mouvement ont créé le seul mouvement véritablement héritier de traditions antérieures qu’elles renouvelle profondément alors que la modernité la plus usuelle, par exemple ce qui s’est produit dans les années 1960 à Casablanca, n’a fait qu’introduire au Maroc des mouvements picturaux étrangers. Il s’agit désormais d’« écrire », entre les lignes (« between the lines », titre de l’exposition de la galerie David Bloch), ou à côté d’elles. Il s’agit d’accumuler des performances avec des « lettres », qui peuvent naître de l’observation d’insectes australiens, qui ont perdu leur fonction ancienne d’être des supports de transmission de sens pour devenir expression d’une identité singulière en perpétuel renouvellement, y compris de créer ; comme en 2015, des œuvres en trois dimensions pour des aveugles. C’est ainsi qu’apparaîtront en 2020 des « calligraphies » géométrisées réalisées avec ou sur des circuits électroniques d’ordinateur. Et les prix des œuvres vont s’envoler puisque certaines vont atteindre le seuil, rarissime sur le marché marocain, des 100 000 €.

Les changements en cours des lettres arabes devenues supports de beauté et donc d’une autre forme de vérité centrée sur des individus, donc sans lien avec la conception de la vérité des jurisconsultes, est un des symptômes des changements en cours à l’intérieur des sociétés arabes ou musulmanes dont la théorisation n’est pas encore faite. Ce mouvement implique une profonde redéfinition de l’identité qui annonce des avenirs très différents.