LES VENDEURS D’ILLUSIONS

De tout temps, dans les périodes de graves crises, émergent toujours deux catégories de personnes : les prédicateurs autoproclamés qui font feu de tout bois et les faux savants qui conseillent à tour de bras. Puis il y a une troisième sous-catégorie, celle des nihilistes, qui ont un compte à régler avec la vie elle-même. Ces derniers sont les fouteurs de troubles. Ils jubilent quand ça va très mal et attendent les catastrophes comme d’autres attendent une bonne nouvelle. 

Au Maroc, nous avons vacillé entre prise de conscience et fatalité. Oui, il y a toujours le fatalisme, il y a toujours l’ignorance et l’inconscience qui luttent contre le bon sens, qui font barrage à la logique et créent des scènes comme celles de ces hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, qui envahissent les rues, dans quelques villes marocaines, pour juguler le sort et lui faire un pied de nez. Et ce type de sortie fait écho à certains appels illuminés de faux messies qui mettent l’idée de Dieu au cœur de chaque de chaque crise, de chaque situation, de chaque catastrophe, comme un châtiment qui fond sur l’humanité pour lui apprendre à bien se tenir. Il ne faut pas oublier qu’il nous faut encore lutter et tourner le dos aux charlatans de tous poils et aux agitateurs et autres marchands d’illusions, qui, chacun selon ses intérêts, y va de son credo pour semer le doute, créer la zizanie, donner de faux conseils, allumer des mèches et faire monter les enchères sur du vide et ajouter encore plus de confusion et de cacophonie à un moment où nous avons tous besoin d’y voir plus clair sans éléments perturbateurs ni faux prophètes. 

On le sait, l’espoir est plus fort que toutes les peurs. Il est certain que quelle que puisse être l’issue de cette crise sociale, sur fond de pauvreté, de précarité, d’inégalités sociales, de grogne, de manifestations, d’appels à des réformes et des réajustements urgents, les uns et les autres, attendent un changement de cap et une nouvelle approche de la gouvernance pour faire face à ce qui ne va pas et traverser cette zone de turbulences sans y laisser des plumes. Espérons juste que nous n’allons pas oublier que nous avons tous failli en appréhendant mal les aléas des crises mondiales, tout comme le gouvernement qui peine toujours à résorber la crise et à trouver des réponses crédibles et pragmatiques à l’épineuse question sociale. N’oublions pas que la véritable égalité sociale passe d’abord par la garantie de la dignité des citoyens et par le dialogue social. Il faut à un moment ou un autre cesser de donner dans les effets de manches et établir une profonde et constructive communication avec les populations pour leur expliquer, pour les aider à y voir coeur et pour leur faire savoir que leur souffrance est prise au sérieux. Cette crise qui frappe de plein fouet, depuis plus de cinq ans déjà, doit nous servir d’une grande et profonde leçon de vie pour réfléchir plus d’une fois avant de donner sa voix, avant de s’impliquer dans le sort politique du pays dont dépend le sort social des populations. Espérons que beaucoup d’entre nous ont pu apprendre quelque chose en traversant cette terrible épreuve, une crise qui a perduré malgré les colmatages de surface et les discours en vain. Espérons surtout que nous puissions prendre le temps de nous retrouver dans ce que nous avons de plus beau et de plus vulnérable : notre humanité au sein d’une société soudée où le citoyen se sent protégé et non laisser-pour-compte. Espérons que pour beaucoup d’entre nous, on aura enfin compris que les artifices et la fuite dans la réclame de l’illusion ne sont d’aucun secours dans ce face à face avec les réalités criardes de la société. Car, ne dure que l’essentiel et le réel, le concret. Seule la lutte contre ce qui ne va pas dans ce Maroc à deux vitesses peut nous rendre un peu de nos espérances égarées dans le doute et la méfiance. Tout le reste ne fait que polluer nos esprits et brouiller les cartes quand nous avons besoin d’y voir plus clair. Et pour y voir clair, il ne faut pas perdre de vue une question de grande importance : la confiance. Oui, comment rester confiant quand tous les repères politiques et sociaux se perdent et que les contours des réalités sociales deviennent floues dans une société de plus en plus fragilisée? Comment le redevenir quand on a traversé le désert sans aucune garantie de s’en sortir ? Comment espérer le changement quand les politiciens ont failli? Parce que le plus grand souci des gens, depuis toujours, est de trouver le moyen d’avoir confiance et de le demeurer dans la durée. Ils cherchent et appellent de leurs vœux la croyance avec toutes ses variations en une politique efficiente et à visage humain. Ils veulent tous entrer dans un système qui leur apporte au moins la dignité, à défaut d’avoir le reste. Ils veulent tous bien se caler dans ce petit confort social et faire contre mauvaise fortune bon coeur. Et surtout veiller à ne pas déborder, car le Marocain, dans une large mesure, sait se contenter du peu, à condition que ce peu soit synonyme de solidarité sociale et de confiance. Parce qu’il faut le dire, il n’y a chez le citoyen, tel qu’il a été façonné à travers les périodes, aucune velléité de sortir du cadre. Par contre, dans une société où l’on s’applique à créer une case pour chaque frange sociale, on ne peut survivre de patience et d’illusions. Les gens ont aujourd’hui l’intime conviction que la politique an mis en place des tiroirs bien identifiés pour des variétés de comportements sociaux qu’il faut respecter en permanence. Ce qui a donné corps à une constante universelle, le calcul permanent et l’attente résignée. Avec, à termes, un rendez-vous électoral qui est devenu l’enjeu principal en politique. Alors que l’histoire du pays nous apprend qu’aucune politique ne peut réussir son pari si elle reste coupée des populations et de leurs préoccupations prioritaires.