BRAHIM BENJELLOUN-TOUIMI : « L’AFRIQUE DOIT PARTICIPER À LA CONSTRUCTION DE LA FINANCE DURABLE MONDIALE »

L’Afrique ne peut plus se contenter d’attendre les financements verts venus d’ailleurs. Elle doit désormais contribuer à définir les règles, les outils et les marchés qui façonneront la finance durable de demain. C’est le message fort porté par Brahim Benjelloun-Touimi, Administrateur Directeur Général Délégué de Bank of Africa et président du Conseil d’administration de la Bourse de Casablanca, à l’ouverture du Forum CASI sur la durabilité, organisé à Casablanca. Coorganisé par la Capacity-building Alliance of Sustainable Investment (CASI) et Bank of Africa, avec le soutien de Casablanca Finance City Authority et du Policy Center for the New South (UM6P), cet événement a rassemblé plus de 200 décideurs, investisseurs, régulateurs, institutions financières, entreprises et universitaires venus d’une quarantaine de pays pour débattre de l’avenir de la finance verte sur le continent.

Pour Brahim Benjelloun-Touimi, le défi ne réside plus uniquement dans la capacité de l’Afrique à attirer les capitaux internationaux, mais dans son aptitude à bâtir sa propre architecture de finance durable. Cela passe par la mise en place de taxonomies vertes, de référentiels de transparence et de normes de reporting adaptées aux réalités économiques africaines, tout en restant compatibles avec les standards internationaux. Il a, à ce titre, salué les avancées réalisées au Maroc grâce aux initiatives portées notamment par la Bourse de Casablanca, l’Autorité Marocaine du Marché des Capitaux (AMMC) et l’ensemble des acteurs de l’écosystème financier. L’adoption progressive des normes IFRS S1 et IFRS S2 de l’International Sustainability Standards Board (ISSB) constitue, selon lui, un levier essentiel pour améliorer la transparence et faciliter l’accès des entreprises africaines aux marchés internationaux des capitaux.

Le dirigeant de Bank of Africa estime également que les marchés africains du carbone représentent une opportunité stratégique pour le continent, à condition de développer des projets répondant aux standards internationaux en matière de crédibilité et de transparence. Dans cette nouvelle dynamique, les banques sont appelées à faire évoluer leur rôle en accompagnant les entreprises non seulement dans leur financement, mais aussi dans leurs stratégies de décarbonation et leur accès aux nouveaux mécanismes de financement climatique. Il plaide également pour le développement d’instruments financiers innovants, de mécanismes de partage des risques et de partenariats public-privé afin d’accélérer le financement de l’adaptation au changement climatique. Pour lui, des secteurs comme l’agriculture durable, les marchés du carbone ou encore les solutions de résilience climatique constituent autant d’atouts capables de renforcer la place de l’Afrique dans la finance durable mondiale.

Cette ambition s’appuie sur le positionnement grandissant du Maroc, qui poursuit ses réformes autour de la taxonomie verte nationale, du renforcement de la transparence climatique, du développement des énergies renouvelables et de l’attractivité croissante du Royaume pour les industries liées à la mobilité électrique. Le lancement de la version francophone de la CASI Academy s’inscrit dans cette dynamique. La plateforme revendique déjà plus de 10 000 professionnels formés à travers le monde et entend désormais renforcer les compétences africaines dans les métiers de la finance durable.

Intervenant au nom de Bank Al-Maghrib, Nabil Badr, responsable de l’inclusion financière au Département de la supervision bancaire, a rappelé que l’Afrique figure parmi les régions les plus exposées aux effets du changement climatique alors qu’elle reste l’une des plus faibles contributrices aux émissions mondiales de gaz à effet de serre. Citant les estimations de la Climate Policy Initiative (CPI), il a indiqué que les besoins de financement du continent pour répondre à ses engagements climatiques atteignent près de 2 800 milliards de dollars d’ici 2030, ce qui rend indispensable une mobilisation accrue des capitaux privés. Il a également mis en avant les réformes engagées par le Maroc depuis la COP22, notamment la Stratégie nationale de financement climatique à l’horizon 2030, qui ambitionne de mobiliser près de la moitié des besoins de financement auprès du secteur privé.

Sur le plan prudentiel, Bank Al-Maghrib poursuit l’intégration des risques climatiques dans la supervision bancaire. Une directive publiée en 2021 impose déjà aux établissements de mieux prendre en compte ces enjeux, tandis que les analyses menées avec la Banque mondiale révèlent qu’environ un tiers des portefeuilles de crédits est exposé aux effets du changement climatique et que 44 % des prêts concernent des secteurs particulièrement sensibles à la transition écologique. Deux nouvelles directives publiées en 2025 visent à renforcer la qualité des données climatiques, la transparence et la préparation des futurs stress tests. Au-delà des enjeux réglementaires, les intervenants ont souligné que la finance durable est désormais un facteur majeur de compétitivité économique. Dans cette nouvelle géographie mondiale des investissements liés à la transition climatique, le Maroc entend consolider son rôle de plateforme financière entre l’Afrique, l’Europe et l’Asie, avec l’ambition affirmée de faire du continent un acteur de la finance durable, et non plus un simple bénéficiaire.